Algérie : quatre Marocains auraient-ils suffi à déstabiliser les élections ? La Kabylie au cœur d’un récit sécuritaire
Majdi Fatima Zahra
Entre accusations d’ingérence étrangère, communication sécuritaire et revendication kabyle, l’affaire de Tizi Ouzou soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Bruxelles — L’annonce de l’arrestation, à Tizi Ouzou, de six personnes, dont quatre ressortissants marocains, présentées par les autorités algériennes comme impliquées dans une opération destinée à perturber les élections législatives du 2 juillet, aurait pu constituer une affaire de sécurité parmi d’autres. Elle prend pourtant une dimension particulière en raison du récit qui l’accompagne.
Selon la télévision publique algérienne, les personnes arrêtées seraient liées à une entreprise impliquant des influences étrangères, notamment le Maroc et Israël, ainsi qu’au Mouvement pour l’autodétermination ou l’indépendance de la Kabylie (MAK), dirigé par Ferhat Mehenni.
À ce stade, ces accusations relèvent du récit présenté par les autorités et doivent, comme toute accusation pénale, être distinguées de faits définitivement établis par une décision de justice. C’est précisément cette distinction qui semble manquer dans une communication où l’arrestation, l’accusation et la démonstration médiatique paraissent parfois se confondre.
Le paradoxe du « complot électoral »
Une première interrogation porte sur la logique même de l’opération supposée.
Le MAK et l’URK avaient publiquement appelé au boycott du scrutin. Dès lors, si une partie de la population kabyle était déjà appelée à ne pas participer aux élections, pourquoi aurait-il fallu organiser clandestinement une opération étrangère destinée à provoquer une faible mobilisation ?
Le paradoxe est difficile à ignorer.
Si le boycott constituait une position politique assumée et publiquement revendiquée, l’expliquer principalement par une intervention de ressortissants étrangers revient à déplacer le débat : de la question de la participation électorale vers celle d’une prétendue manipulation extérieure.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une ingérence étrangère soit impossible. Mais une accusation aussi lourde exige des éléments vérifiables, indépendants et suffisamment précis pour établir le lien entre les personnes arrêtées, l’organisation supposée et l’objectif électoral qui leur est attribué.
Quatre étrangers contre un appareil sécuritaire considérable ?
L’autre question est presque arithmétique.
Si quatre ressortissants étrangers ont réellement été capables de mettre en place une opération susceptible de « déstabiliser » un scrutin dans une région politiquement sensible et fortement surveillée, il est légitime de s’interroger sur les capacités des nombreux services chargés de prévenir l’infiltration et les opérations clandestines.
La question n’est pas de minimiser la possibilité d’une intervention étrangère. Elle est de savoir comment une opération présentée comme suffisamment importante pour menacer le processus électoral aurait pu être conduite sans être détectée plus tôt.
Dans un État qui place la sécurité nationale au centre de son discours politique, ce paradoxe mérite une explication.
La télévision publique comme prolongement du récit sécuritaire
La diffusion d’images et de témoignages présentés comme des éléments d’un vaste complot constitue un autre aspect sensible de l’affaire.
Dans de nombreux systèmes politiques où la communication sécuritaire occupe une place importante, la télévision publique ne se contente pas toujours de rapporter une opération : elle contribue à construire le cadre dans lequel celle-ci doit être interprétée.
L’affaire de Tizi Ouzou semble s’inscrire dans cette logique.
Or, montrer des personnes arrêtées, diffuser des déclarations présentées comme des « aveux » ou associer rapidement une affaire locale à plusieurs acteurs étrangers ne constitue pas, en soi, une démonstration judiciaire. Une enquête pénale repose sur des preuves, une procédure contradictoire et, en dernier ressort, une décision de justice.
Le problème devient particulièrement sensible lorsque la communication publique précède le débat judiciaire.
La Kabylie, variable sécuritaire ou question politique ?
Derrière l’affaire des quatre ressortissants marocains se trouve une question beaucoup plus ancienne : celle du rapport entre l’État algérien et la revendication politique kabyle.
Le MAK défend ouvertement un projet indépendantiste et cherche à internationaliser cette revendication, notamment auprès des institutions internationales. Les autorités algériennes considèrent, pour leur part, le mouvement comme une organisation hostile à l’État et l’inscrivent dans leur approche sécuritaire.
Cette opposition produit un effet paradoxal.
À chaque fois que la question kabyle est présentée exclusivement à travers le prisme de l’ingérence étrangère, de l’espionnage ou du complot, la dimension politique de la revendication risque de disparaître derrière le récit sécuritaire.
Or, une revendication politique ne disparaît pas nécessairement parce qu’elle est qualifiée de complot.
Elle peut au contraire gagner en visibilité lorsque le pouvoir répond principalement par des accusations d’ingérence extérieure.
Le Maroc comme acteur récurrent du récit algérien
La présence de ressortissants marocains dans cette affaire ajoute naturellement une dimension supplémentaire.
Depuis plusieurs années, les relations entre Alger et Rabat sont marquées par une profonde dégradation. La rupture diplomatique et les divergences sur le Sahara occidental ont transformé la relation bilatérale en confrontation politique durable.
Dans ce contexte, l’attribution rapide à des ressortissants marocains d’un rôle dans une opération visant la stabilité intérieure algérienne doit être examinée avec une prudence particulière.
Le fait qu’une personne soit de nationalité étrangère ne constitue évidemment pas une preuve de l’implication de l’État dont elle est ressortissante.
La question centrale demeure donc celle des preuves : quels étaient exactement leurs objectifs ? Quels moyens auraient-ils utilisés ? Qui les aurait mandatés ? Quels liens concrets auraient-ils entretenus avec le MAK ou avec d’autres acteurs ? Et surtout, quelles preuves indépendantes permettent d’établir ces connexions ?
Quand la communication militaire devient un problème politique
La controverse pose également une question sur la communication institutionnelle.
Dans un dossier aussi sensible, la crédibilité du message officiel dépend moins de la force des images que de la solidité des éléments présentés à l’appui des accusations.
Une communication trop spectaculaire peut produire l’effet inverse de celui recherché. Au lieu de convaincre, elle peut susciter le doute, voire la dérision sur les réseaux sociaux.
L’État algérien dispose pourtant d’un intérêt évident à distinguer clairement trois niveaux : ce que les services de sécurité soupçonnent, ce que l’enquête établit et ce que la justice reconnaît finalement.
Cette séparation est fondamentale dans tout État de droit.
La transformer en récit unique, où le soupçon devient presque immédiatement certitude publique, fragilise non seulement les personnes mises en cause, mais également la crédibilité des institutions qui portent le message.
Une affaire qui pourrait finalement renforcer le débat sur la Kabylie
L’ironie de l’affaire est peut-être là.
Si l’objectif était de démontrer que la contestation en Kabylie est essentiellement le produit d’une manipulation étrangère, la médiatisation massive du dossier pourrait contribuer à maintenir la question kabyle au centre de l’attention.
Car derrière les accusations d’ingérence subsiste une réalité politique : une partie du mouvement kabyle porte une revendication identitaire et institutionnelle qui entend dépasser le cadre strictement sécuritaire.
On peut contester le projet indépendantiste du MAK. On peut également considérer que la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Algérie ne sont pas négociables. Mais cela ne dispense pas d’analyser politiquement les ressorts d’une revendication qui existe et que les autorités ne peuvent réduire indéfiniment à l’action d’agents étrangers.
La véritable question n’est peut-être pas celle des quatre Marocains
Au fond, l’affaire de Tizi Ouzou pose une question plus embarrassante que celle de la nationalité des personnes arrêtées.
Si quatre ressortissants étrangers peuvent être présentés comme capables de perturber un processus électoral dans une région aussi surveillée, que dit cette affaire de la solidité du dispositif sécuritaire algérien ?
Et si, à l’inverse, les éléments réunis ne permettent pas d’établir une opération de cette ampleur, pourquoi lui donner une dimension aussi spectaculaire ?
Entre ces deux hypothèses, une troisième possibilité mérite d’être examinée : celle d’une communication politique destinée à inscrire une question intérieure dans un récit plus large de confrontation avec l’étranger.
Dans tous les cas, la justice devra établir les faits.
Car une démocratie ne se mesure pas seulement à sa capacité à arrêter des suspects. Elle se mesure aussi à sa capacité à démontrer, preuves à l’appui, ce qui leur est réellement reproché.
Et en Kabylie, derrière les quatre passeports marocains mis en avant dans le récit officiel, demeure une question que ni les caméras, ni les accusations de complot, ni les déclarations télévisées ne suffiront à faire disparaître : celle de l’avenir politique d’une région dont les revendications identitaires continuent de s’inscrire dans le débat algérien et international.