Bruxelles : chronique d’une capitale qui protège ses sommets… et oublie parfois ses trottoirs

Bouchaib El Bazi

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Il aura fallu quelques secondes de vidéo, filmées depuis la fenêtre d’un logement social, pour rappeler à toute une ville ce que certains habitants des Marolles n’ont jamais cessé de vivre. En plein jour, à quelques mètres d’une aire de jeux pour enfants, un homme âgé est violemment projeté au sol, frappé, humilié, laissé sans défense sous le regard de témoins impuissants.

Les images sont brutales. Mais leur brutalité n’est peut-être pas ce qui dérange le plus. Ce qui glace réellement, c’est la normalité apparente de la scène. Aucun empressement. Aucun signe de panique. Aucun regard inquiet. Comme si, pendant quelques minutes, l’espace public avait changé de propriétaire.

Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable sujet.

Les Marolles : quartier historique, inquiétudes contemporaines

Les Marolles ont longtemps incarné l’âme populaire de Bruxelles. Un quartier de mémoire, de brassage social, de solidarité de voisinage, de commerce local et de caractère. Un quartier où l’on parlait fort, où l’on vivait serré, mais où chacun connaissait encore le prénom de son voisin.

Aujourd’hui, certains habitants racontent une autre histoire. Une histoire faite de cris nocturnes, de tensions permanentes, de petites violences devenues ordinaires, de trafic discret mais omniprésent, et surtout d’un sentiment d’abandon qui s’installe avec une régularité presque administrative.

Ce n’est pas la pauvreté qui effraie les riverains. Bruxelles a toujours connu ses fragilités sociales. Ce qui inquiète désormais, c’est l’impression diffuse que la règle commune n’est plus appliquée partout avec la même intensité.

Les fenêtres ne servent plus à regarder la ville… mais à la surveiller

Dans certains immeubles sociaux, les fenêtres ont changé de fonction. Elles n’ouvrent plus seulement sur la rue ; elles sont devenues des postes d’observation.

On y regarde les attroupements inhabituels. On y distingue les disputes anodines des situations dangereuses. On y apprend, sans formation particulière, à reconnaître le bruit d’un scooter qui rôde, le ton d’une altercation qui va dégénérer, la silhouette de ceux qu’il vaut mieux éviter.

Filmer n’est plus un réflexe de curiosité. Filmer devient parfois une assurance. Une preuve. Une protection.

Dans une capitale qui accueille les institutions les plus puissantes d’Europe, certains citoyens vivent pourtant avec des réflexes de zone sensible.

L’ironie est difficile à ignorer.

L’impunité : la meilleure alliée de la violence

Ce qui frappe dans ce type de scènes, ce n’est pas uniquement la violence physique. C’est la posture de ceux qui la commettent.

Ils ne semblent ni pressés, ni désorganisés, ni particulièrement soucieux d’être identifiés. Comme si la peur du risque judiciaire avait progressivement quitté certains espaces publics.

Là réside peut-être le cœur du problème.

La délinquance prospère rarement dans le chaos. Elle prospère dans la répétition. Dans les procédures trop lentes. Dans les arrestations sans suites visibles. Dans les habitants qui finissent par ne plus signaler. Dans les commerçants qui ferment plus tôt. Dans les familles qui réfléchissent à déménager.

L’impunité n’est pas toujours une décision politique. Parfois, elle est simplement la conséquence d’un système saturé.

Mais pour celui qui subit, la nuance n’existe pas.

Bruxelles, capitale des stratégies… et parfois des angles morts

Bruxelles adore les concepts. Cohésion sociale. Inclusion. Prévention. Résilience urbaine. Médiation de proximité. Participation citoyenne.

Les séminaires sont impeccables. Les rapports sont documentés. Les budgets sont souvent votés avec conviction. Les slogans sont soigneusement calibrés.

Mais dans certaines rues, la réalité a une manière brutale de tester les concepts.

Le béton ne lit pas les plans stratégiques.
Les victimes ne vivent pas dans des PowerPoint.
Et l’insécurité, elle, ne respecte ni les échéances électorales ni les discours de rentrée politique.

À force de vouloir expliquer la violence, certaines institutions semblent parfois avoir oublié qu’il faut aussi la contenir.

Le vrai danger : quand l’exception devient une habitude

Le plus inquiétant dans cette affaire n’est peut-être même pas l’agression elle-même.

Le plus inquiétant, c’est la réaction de nombreux habitants : personne ne parle d’un événement exceptionnel. On parle d’un épisode de plus.

Et lorsqu’une société commence à appeler “épisode” ce qui aurait dû rester un choc, quelque chose de plus profond est en train de se fissurer.

Ce n’est plus seulement la sécurité qui vacille. C’est la confiance. La confiance dans la rue. La confiance dans les institutions. La confiance dans l’idée même que l’espace public appartient encore à tout le monde.

Une capitale européenne ne se mesure pas seulement à ses institutions

Bruxelles peut accueillir des chefs d’État, des commissaires européens, des sommets diplomatiques et des milliers de fonctionnaires internationaux.

Mais la véritable crédibilité d’une capitale ne se mesure pas uniquement à la hauteur de ses bâtiments officiels. Elle se mesure aussi à une question beaucoup plus simple : Un homme âgé peut-il marcher seul, en plein jour, dans son propre quartier… sans devenir le sujet d’une vidéo virale ?

Tant que cette question restera ouverte, tous les discours sur la ville inclusive garderont, pour certains habitants, un goût amer de communication parfaitement réussie… et tragiquement incomplète.

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