Sahara marocain : l’autonomie s’impose désormais comme socle incontournable des négociations

Rime Medaghri

Dans un contexte régional et international marqué par de profondes recompositions géopolitiques, le dossier du Sahara marocain semble entrer progressivement dans une nouvelle phase politique, où la logique des slogans idéologiques cède désormais la place à celle du réalisme diplomatique et des négociations substantielles. Cette évolution ne relève plus uniquement de la lecture stratégique marocaine ; elle émane désormais du discours même du Front Polisario.

Les déclarations de Mohamed Yeslem Beissat, présenté comme le « ministre des Affaires étrangères » de la mouvance séparatiste, constituent à cet égard un tournant particulièrement révélateur. Dans un entretien accordé au journal espagnol El Español depuis Alger, le responsable séparatiste a confirmé la tenue de trois cycles de discussions informelles entre le Maroc et le Polisario depuis février dernier : deux aux États-Unis et un troisième en Espagne, sous la supervision directe des Nations unies et de l’administration américaine, dans le cadre de l’application de la résolution 2797 du Conseil de sécurité adoptée en octobre 2025.

Au-delà de la confirmation de ces contacts, c’est surtout la nature des discussions engagées qui attire l’attention des observateurs. Mohamed Yeslem Beissat reconnaît en effet que l’initiative marocaine d’autonomie, détaillée dans un document de plus de trente-huit pages, fait désormais partie intégrante des échanges en cours. Une reconnaissance implicite mais lourde de signification : après plusieurs décennies de rhétorique fondée sur l’option exclusive de « l’indépendance » ou du « référendum », le Polisario se retrouve contraint d’aborder le cœur même de la proposition marocaine, c’est-à-dire les modalités d’une autonomie sous souveraineté marocaine.

Cette évolution traduit avant tout l’efficacité de la stratégie diplomatique déployée par Rabat au cours des dernières années. Le Royaume a progressivement réussi à déplacer le centre de gravité du dossier, transformant l’initiative d’autonomie d’une simple proposition politique en référentiel quasi incontournable pour une résolution du conflit. Grâce à une approche articulant stabilité régionale, sécurité collective et développement économique, le Maroc a consolidé un soutien international croissant, notamment auprès des États-Unis, de la France, de l’Espagne ainsi que d’un nombre important de pays africains et arabes.

Le changement de paradigme est d’autant plus significatif que la référence au « référendum d’autodétermination » s’efface progressivement des mécanismes de règlement envisagés par les Nations unies. Depuis plusieurs années, les résolutions du Conseil de sécurité privilégient désormais une « solution politique réaliste, pragmatique, durable et fondée sur le compromis », formulation qui renforce de facto la centralité de l’initiative marocaine d’autonomie.

Dans cette perspective, le chercheur en études sécuritaires et stratégiques Mohamed Tayyar estime que les déclarations du responsable séparatiste traduisent « une mutation profonde dans le discours diplomatique du Polisario ». Selon lui, le simple fait d’accepter de discuter des contours de l’autonomie révèle l’érosion progressive de la doctrine séparatiste traditionnelle et le passage d’une logique de revendication maximaliste à une logique de négociation sur les compétences et les mécanismes institutionnels envisageables dans le cadre de la souveraineté marocaine.

Cette mutation ne peut être dissociée des transformations sécuritaires qui affectent l’espace sahélo-saharien. L’attaque ayant visé des installations civiles dans la ville de Smara le 5 mai dernier, suivie d’une vague de condamnations internationales, a ravivé les inquiétudes liées à une éventuelle déstabilisation régionale. Dans un environnement marqué par l’expansion des groupes armés, des réseaux de trafic transfrontalier et des organisations extrémistes, plusieurs capitales occidentales observent désormais le Polisario à travers un prisme sécuritaire beaucoup plus critique.

Cette évolution explique également la montée des craintes, au sein des cercles proches du mouvement séparatiste, quant au risque d’une assimilation progressive de certaines de ses actions à des pratiques susceptibles d’alimenter l’instabilité régionale. Dans le contexte actuel du Sahel, la priorité stratégique des puissances occidentales n’est plus la perpétuation des conflits gelés, mais la consolidation des équilibres sécuritaires et la prévention des zones de vide institutionnel.

Parallèlement, l’implication croissante de Washington dans ce dossier confirme une redéfinition plus large des priorités américaines en Afrique du Nord. La question du Sahara n’est plus abordée uniquement sous l’angle juridique ou onusien, mais à travers des considérations stratégiques liées à la sécurité énergétique, à la lutte contre l’influence russe et chinoise en Afrique et à la stabilité du flanc sahélien. Dans cette logique, l’initiative marocaine apparaît de plus en plus, aux yeux des décideurs américains, comme une solution pragmatique capable de préserver les intérêts occidentaux dans la région.

Le repositionnement espagnol s’inscrit également dans cette dynamique. Longtemps prudente sur ce dossier, Madrid a progressivement évolué vers un soutien assumé de l’initiative marocaine, motivé par des impératifs liés à la sécurité, à la gestion migratoire, à la coopération économique et aux enjeux énergétiques. Le maintien des accords de pêche et des partenariats commerciaux entre l’Union européenne et le Maroc incluant les provinces du Sud illustre d’ailleurs cette normalisation progressive de la souveraineté marocaine dans les pratiques européennes.

Dans le même esprit, un récent rapport du centre de recherche américain Stimson Center souligne l’existence d’efforts américains concrets visant à favoriser un règlement du conflit autour du plan d’autonomie marocain comme base principale des négociations. Le rapport met également en évidence l’absence d’ancrage administratif ou institutionnel du Polisario dans les provinces du Sud, tandis que le Maroc consolide sur le terrain une dynamique de développement économique, d’investissements stratégiques et d’intégration territoriale.

L’ensemble de ces éléments confirme que le dossier du Sahara marocain est entré dans une phase de recomposition stratégique majeure. La question qui domine désormais les cercles diplomatiques internationaux ne semble plus être celle de la faisabilité de l’autonomie, mais plutôt celle de ses modalités de mise en œuvre et des garanties politiques susceptibles d’accompagner une solution définitive.

Dans cette nouvelle configuration géopolitique, le Maroc apparaît aujourd’hui en position de force diplomatique, porté par une convergence internationale de plus en plus favorable à une approche réaliste du conflit. Reste désormais à transformer cette dynamique politique en règlement durable, capable de refermer l’un des plus anciens différends régionaux du continent africain et de redessiner durablement les équilibres stratégiques en Afrique du Nord et au Sahel.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.