Belgique : la régularisation des sans-papiers travailleurs s’impose progressivement dans le débat public

Maria Zaki

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En Belgique, la question migratoire demeure l’un des sujets les plus sensibles du débat politique contemporain. Pourtant, derrière les discours sécuritaires et les polarisations idéologiques, une évolution silencieuse mais significative semble émerger dans l’opinion publique . Une majorité croissante de citoyens belges considère désormais que les personnes sans-papiers exerçant une activité professionnelle devraient pouvoir bénéficier d’une régularisation. Une tendance révélatrice des mutations économiques, sociales et morales qui traversent aujourd’hui le royaume.

Selon une étude récente menée par le Centre d’études de l’ethnicité et des migrations (Cedem) de l’Université de Liège, plus d’un Belge sur deux se déclare favorable à la régularisation des travailleurs sans-papiers. Plus précisément, 53 % des personnes interrogées soutiennent cette option lorsque les migrants concernés occupent un emploi, tandis que ce chiffre atteint 54 % lorsqu’il s’agit de métiers en pénurie. Ces résultats dépassent le simple cadre statistique : ils traduisent un changement de perception profond dans une société longtemps marquée par une approche essentiellement administrative et sécuritaire de l’immigration.

Cette évolution n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte européen caractérisé par une pénurie structurelle de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs essentiels : construction, horeca, logistique, soins de santé ou encore agriculture. En Belgique comme ailleurs en Europe occidentale, l’économie dépend de plus en plus d’une main-d’œuvre étrangère souvent invisible, précaire et juridiquement vulnérable. La pandémie de Covid-19 avait déjà mis en lumière cette contradiction : des travailleurs qualifiés d’« essentiels » continuaient à faire fonctionner des pans entiers de l’économie tout en restant exclus des mécanismes de reconnaissance institutionnelle.

Le soutien exprimé par une majorité de Belges à la régularisation des sans-papiers actifs professionnellement révèle ainsi une forme de pragmatisme social. Une partie de l’opinion semble considérer qu’un individu qui travaille, cotise indirectement à l’économie et participe à la vie collective ne peut durablement demeurer dans une zone grise juridique. Le travail devient ici un facteur de légitimité sociale, voire un critère implicite d’intégration.

L’étude met également en évidence des disparités régionales révélatrices des réalités sociopolitiques belges. À Bruxelles et en Wallonie, six personnes sur dix se disent favorables à une régularisation des sans-papiers qui travaillent, tandis qu’en Flandre, près d’un citoyen sur deux partage cette position. Ce clivage territorial reflète non seulement des différences culturelles et politiques, mais aussi des réalités économiques distinctes. Bruxelles, métropole cosmopolite et siège des institutions européennes, entretient historiquement un rapport plus direct avec les phénomènes migratoires. La Wallonie, confrontée à des besoins spécifiques dans certains secteurs professionnels, semble également adopter une approche davantage centrée sur l’utilité économique et la cohésion sociale.

Fait notable, le soutien à cette régularisation transcende désormais une partie des frontières partisanes. À l’exception du Vlaams Belang, formation nationaliste flamande opposée à toute politique migratoire ouverte, les sympathisants de la plupart des partis belges apparaissent majoritairement favorables à une forme de reconnaissance légale des travailleurs sans-papiers occupant des métiers en pénurie. Cette réalité traduit un déplacement progressif du débat : la question migratoire ne se réduit plus uniquement à l’identité ou à la sécurité, mais s’inscrit de plus en plus dans une réflexion sur les besoins économiques et le fonctionnement du marché du travail.

Cependant, cette ouverture de l’opinion publique ne signifie pas pour autant l’existence d’un consensus politique clair. Le dossier des sans-papiers demeure explosif au niveau fédéral, notamment en raison des divergences idéologiques entre partis flamands et francophones. Toute initiative de régularisation massive continue d’être perçue par certains responsables politiques comme un « appel d’air » susceptible d’encourager l’immigration irrégulière. À cela s’ajoute la difficulté juridique d’établir des critères objectifs de régularisation sans créer d’inégalités ou de précédents politiquement sensibles.

Au-delà des chiffres, cette étude révèle surtout une tension fondamentale au cœur des démocraties européennes contemporaines : celle qui oppose la souveraineté migratoire des États aux réalités économiques et humaines du terrain. La présence durable de milliers de travailleurs sans statut légal pose une question essentielle : peut-on continuer à bénéficier économiquement d’une main-d’œuvre indispensable tout en maintenant ces individus dans une invisibilité administrative permanente ?

La Belgique semble aujourd’hui confrontée à cette contradiction avec une intensité particulière. Entre impératifs économiques, exigences humanitaires et pressions politiques, le débat sur la régularisation des sans-papiers pourrait progressivement devenir non plus une question marginale, mais un véritable test de cohérence pour le modèle social belge.

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