Immigration irrégulière en Belgique : que sait-on réellement des 120 000 sans-papiers ?

Majdi Fatima Zahra

Bruxelles — Le débat sur l’immigration irrégulière revient au premier plan en Belgique et en Europe. En déplacement à Rome auprès de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, le Premier ministre belge Bart De Wever a défendu un durcissement de la politique migratoire européenne et appelé à renforcer le contrôle de la frontière méridionale de l’Union européenne.

Mais derrière les déclarations politiques se pose une question plus difficile à trancher : combien de personnes vivent réellement en Belgique sans titre de séjour valable ?

Le chiffre de 120 000 est régulièrement avancé dans le débat public. Il ne correspond toutefois pas à un recensement administratif. Par nature, les personnes en séjour irrégulier échappent en grande partie aux statistiques classiques de population. Les autorités disposent donc de données sur les interpellations, les procédures de retour ou les personnes identifiées, mais pas d’un registre permettant de connaître avec précision la taille de cette population.

Une estimation plutôt qu’un chiffre officiel

L’une des références les plus récentes demeure une étude réalisée par des chercheurs de la Vrije Universiteit Brussel (VUB), publiée en 2023. À partir de données relatives aux personnes non enregistrées sur le territoire, les chercheurs ont estimé à environ 112 000 le nombre de migrants sans titre de séjour issus de pays situés hors de l’espace Schengen.

Cette estimation mérite cependant d’être interprétée avec prudence. Le nombre initial de personnes non enregistrées était nettement plus élevé, mais cette catégorie comprend différentes situations : touristes présents temporairement, demandeurs de protection internationale ou autres personnes qui ne résident pas durablement dans le pays. Les chercheurs ont donc procédé à plusieurs ajustements pour isoler la population considérée comme étant en séjour irrégulier.

Le chiffre de 112 000 constitue ainsi un ordre de grandeur scientifique, et non une statistique administrative exhaustive.

Bruxelles concentre une part importante de la population

La capitale apparaît comme le principal point de concentration. Selon cette même étude, environ 52 000 personnes sans titre de séjour vivraient à Bruxelles, soit près de la moitié de l’estimation nationale.

Cette concentration s’explique notamment par le poids économique de la capitale, la présence de réseaux communautaires, l’offre d’emplois précaires et la possibilité de trouver plus facilement des structures d’aide ou des services destinés aux personnes en situation administrative fragile.

Le phénomène ne se limite toutefois pas à Bruxelles. Les personnes sans titre de séjour sont également présentes dans les autres grandes agglomérations et dans des secteurs économiques où le recours à une main-d’œuvre peu protégée est particulièrement important.

Pourquoi est-il si difficile de compter les sans-papiers ?

Le problème statistique est structurel. Une personne en séjour irrégulier n’est généralement pas enregistrée dans les registres de population. Elle peut néanmoins travailler, louer un logement, utiliser certains services publics ou vivre plusieurs années en Belgique sans apparaître dans les statistiques démographiques ordinaires.

Les chercheurs doivent dès lors utiliser des méthodes indirectes pour estimer cette population. Une autre étude menée par des chercheurs liés à la VUB avait notamment utilisé les données de mortalité afin d’estimer la présence de migrants non enregistrés originaires d’Afrique subsaharienne et d’Afrique du Nord. Elle estimait cette population, pour la période 2012-2016, à environ 80 000 personnes, ce qui illustre à la fois l’ancienneté du phénomène et l’incertitude qui entoure son ampleur.

Ces différences entre estimations montrent surtout qu’il serait trompeur de transformer un chiffre approximatif en réalité statistique incontestable.

Une population au cœur du débat politique

Pour le gouvernement fédéral, la question est devenue un enjeu majeur de politique migratoire. Le débat porte notamment sur les contrôles aux frontières, les procédures de retour et la coopération avec les pays d’origine et de transit.

Le gouvernement de Bart De Wever entend également inscrire la politique belge dans une stratégie européenne plus restrictive. Son déplacement à Rome et ses échanges avec Giorgia Meloni témoignent de cette volonté de renforcer la dimension européenne du contrôle migratoire, notamment aux frontières extérieures de l’Union.

Mais la question des personnes déjà présentes en Belgique demeure entière. Entre les procédures de régularisation, les obligations de quitter le territoire, les retours volontaires ou forcés et les situations de vulnérabilité, la réalité administrative est beaucoup plus complexe que ne le laisse entendre le seul terme d’« immigration illégale ».

112 000, 120 000 ou davantage ?

La réponse la plus rigoureuse est donc qu’il n’existe pas aujourd’hui de chiffre exact et officiel permettant d’affirmer que 120 000 personnes vivent illégalement en Belgique.

L’estimation scientifique de référence disponible situe plutôt cette population autour de 112 000 personnes, sur la base d’une méthodologie développée par des chercheurs de la VUB. D’autres estimations plus anciennes ou provenant d’organisations actives dans le domaine migratoire ont avancé des chiffres supérieurs, parfois jusqu’à 150 000.

Le chiffre de 120 000 doit donc être considéré comme un ordre de grandeur, et non comme un décompte officiel.

Cette nuance est essentielle dans un débat où les statistiques sont souvent utilisées pour appuyer des choix politiques. La Belgique peut décider de renforcer sa politique migratoire, mais la qualité du débat public dépend aussi de la capacité à distinguer les faits établis, les estimations scientifiques et les affirmations politiques.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.