Belgique : l’État cherche des milliards, mais ses bijoux de famille continuent de rapporter

Rime Medaghri

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Entre dette publique, déficits récurrents et projets de privatisation partielle, le gouvernement fédéral regarde de plus près les participations détenues par les pouvoirs publics. Belfius, BNP Paribas, Proximus ou Euroclear représentent un patrimoine considérable. Mais vendre des actifs pour équilibrer les comptes pose une question simple : que restera-t-il une fois l’argent dépensé ?

La Belgique ne manque pas de patrimoine. Elle manque surtout de marge budgétaire. Alors que le gouvernement fédéral dirigé par Bart De Wever cherche des milliards pour redresser les finances publiques, les participations détenues par l’État dans plusieurs grandes entreprises reviennent au centre des discussions. Le paradoxe mérite d’être souligné : un actionnaire public possède des actifs qui valent des milliards et lui versent des dividendes, tandis que le gouvernement examine les moyens de réduire ses dépenses et de trouver de nouvelles recettes.

La tentation est évidente. Lorsqu’un ménage accumule les dettes, il peut vendre une maison ou un placement pour récupérer des liquidités. Pourquoi l’État ne ferait-il pas de même ? La comparaison a toutefois ses limites. Un ménage vend généralement un bien pour faire face à ses échéances. Un État, lui, peut céder une participation rentable, encaisser une somme importante et continuer à enregistrer un déficit si ses dépenses dépassent durablement ses recettes.

Autrement dit, la vente peut soulager la trésorerie. Elle ne dispense pas de corriger les comptes.

Belfius, la poule aux œufs d’or que l’État envisage de partager

Parmi les dossiers les plus sensibles figure celui de Belfius, héritière de Dexia Banque Belgique, acquise par l’État en 2011 pour plusieurs milliards d’euros dans le contexte de la crise financière.

Selon les chiffres présentés dans les informations financières disponibles, la banque affichait environ 12,69 milliards d’euros de fonds propres à la mi-2026. Pour l’exercice 2025, elle aurait réalisé un bénéfice net de 290,9 millions d’euros et prévu de distribuer 78,35 millions d’euros de dividendes à son actionnaire public.

Le gouvernement envisagerait de céder jusqu’à 20 % du capital à des investisseurs privés, pour un montant évoqué de l’ordre de deux milliards d’euros. L’économiste Bruno Colmant avance, pour sa part, une estimation d’environ 1,5 milliard d’euros. Ces montants restent des évaluations et ne constituent pas le produit d’une opération définitivement arrêtée.

Le raisonnement financier est compréhensible : faire entrer des capitaux, obtenir des liquidités et conserver le contrôle de la banque. Mais la question ne se limite pas au prix de vente. Une participation minoritaire peut être difficile à valoriser si l’État conserve une position dominante et si les perspectives de gouvernance ou de sortie restent incertaines.

Surtout, vendre une partie de Belfius revient à renoncer à une fraction des revenus futurs de la banque. L’État toucherait de l’argent immédiatement, mais ne percevrait plus la totalité des dividendes auxquels sa participation actuelle lui donne droit.

C’est toute l’ambiguïté de l’opération : transformer une source de revenus récurrents en recette ponctuelle. La manœuvre peut être pertinente si elle répond à une stratégie patrimoniale cohérente. Elle l’est beaucoup moins si elle sert simplement à donner de l’oxygène à un budget qui étouffera de nouveau l’année suivante.

BNP Paribas : vendre des actions ou renoncer à une rente ?

Le gouvernement s’interroge également sur sa participation de 5,7 % dans BNP Paribas, le groupe bancaire français dont fait partie BNP Paribas Fortis en Belgique. Selon les chiffres cités pour la fin de 2024, cette participation représentait environ 3,59 milliards d’euros en valeur comptable.

La nuance est essentielle : une valeur inscrite dans les comptes ne correspond pas nécessairement au montant qu’un vendeur peut obtenir sur le marché. Le prix dépend notamment du cours de l’action, des conditions de cession et de la manière dont l’opération est réalisée.

Bruno Colmant souligne par ailleurs que les dividendes perçus sur cette participation peuvent être supérieurs au coût de financement de la dette publique correspondante. Dans une telle configuration, céder les titres pour réduire temporairement les besoins de financement pourrait se révéler moins avantageux que conserver l’actif et ses revenus.

Le débat ne consiste donc pas à opposer mécaniquement vente et conservation. Il faut comparer ce que rapporte la participation, ce qu’elle coûte à conserver et ce que l’État ferait réellement du produit de la cession.

Un actif rentable n’est pas nécessairement intouchable. Mais le vendre sans calculer le coût de renoncement aux revenus futurs serait une manière singulière de faire des économies : encaisser aujourd’hui, puis se priver demain d’une partie de la recette.

La SFPIM, un portefeuille public loin d’être négligeable

Derrière plusieurs de ces participations se trouve la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPIM), le bras financier de l’État fédéral. Son portefeuille comprend des participations dans des entreprises et des fonds actifs dans différents secteurs de l’économie.

Les données citées pour 2025 font état de 11,45 milliards d’euros de capitaux propres, tandis que les fonds propres auraient atteint environ 12,7 milliards à la mi-2026. Ces chiffres ne doivent pas être confondus avec une estimation du prix de vente de l’ensemble des actifs.

Le portefeuille comprend notamment des participations dans BNP Paribas, Proximus et Euroclear. Pour la fin de 2024, les valeurs comptables rapportées étaient respectivement d’environ 3,59 milliards, 1,50 milliard et 877 millions d’euros.

La SFPIM ne constitue donc pas seulement une ligne administrative dans l’organigramme fédéral. Elle représente un patrimoine public susceptible de produire des revenus, de soutenir des investissements stratégiques et de contribuer, dans certaines limites, aux finances de l’État.

Encore faut-il distinguer les missions. Une participation publique peut avoir une finalité financière, industrielle ou stratégique. La rentabilité immédiate n’est pas toujours le seul critère pertinent. Mais lorsqu’un gouvernement décide de vendre, il doit expliquer clairement pourquoi l’actif est devenu moins utile dans le portefeuille public et comment le produit de la cession sera employé.

Sans cette justification, la privatisation risque de ressembler à une opération de caisse plutôt qu’à une politique économique.

En Wallonie aussi, le patrimoine public rapporte

La Région wallonne possède elle aussi un portefeuille d’actifs conséquent, notamment à travers Wallonie Entreprendre (WE), son bras financier chargé d’accompagner et de financer les entreprises.

Selon les chiffres présentés dans son rapport annuel 2025, WE affichait 5,81 milliards d’euros de fonds propres. L’organisme aurait investi 613 millions d’euros auprès de 1.330 entreprises durant l’année. Son résultat net aurait toutefois reculé de 4 % sur un an, selon les données citées.

Certaines participations génèrent des revenus substantiels. Safran Aero Boosters aurait versé 49,6 millions d’euros de dividendes à WE en 2025, devant Ethias, avec 35,7 millions, et FN Browning, avec 20 millions. Ces trois entreprises auraient ainsi rapporté ensemble 105,3 millions d’euros en dividendes.

WE aurait également réalisé une plus-value de 38,5 millions d’euros en cédant sa participation dans Esobiotec. Au titre de l’exercice 2025, son conseil d’administration proposerait le versement de 70,35 millions d’euros de dividendes à son actionnaire public.

Ces montants rappellent que les participations publiques ne sont pas uniquement des actifs immobilisés dans des bilans. Elles peuvent contribuer au financement des politiques publiques, tout en soutenant des entreprises considérées comme importantes pour l’économie régionale.

La question est donc également wallonne : faut-il privilégier la conservation de ces participations, leur développement ou des cessions ciblées ? La réponse dépend de leur rentabilité, de leur intérêt stratégique et des besoins de financement à long terme.

La dette publique n’est pas celle d’un ménage

L’économiste Bruno Colmant met en garde contre une comparaison trop rapide entre les finances d’un ménage et celles d’un État. Un particulier doit rembourser ses emprunts selon un calendrier déterminé. Un État, lui, refinance généralement les titres arrivant à échéance en émettant de nouvelles obligations, sous réserve de l’accès aux marchés et de conditions de financement acceptables.

Cette capacité de refinancement ne signifie pas que la dette serait sans limite. Elle dépend de la crédibilité budgétaire du pays, de sa croissance, du coût des intérêts et de la confiance des investisseurs. Plus la dette augmente et plus son financement devient coûteux, plus la marge de manœuvre politique se réduit.

La Belgique bénéficie notamment d’une épargne privée importante. Cette richesse constitue un élément du contexte économique et financier du pays, mais elle n’est pas une caisse directement disponible pour le gouvernement. L’épargne des citoyens appartient aux épargnants, et non au Trésor public.

La question soulevée par Colmant porte plutôt sur la répartition de l’effort budgétaire : jusqu’où peut-on demander aux contribuables de contribuer davantage sans examiner aussi les revenus du patrimoine public et la capacité contributive des acteurs économiques les plus solides ?

C’est un débat légitime, à condition de ne pas présenter la richesse privée comme une solution automatique à la dette publique.

Des milliards aujourd’hui, mais quelle politique pour demain ?

Le véritable problème n’est pas que l’État belge possède des participations dans des entreprises. C’est précisément ce patrimoine qui peut lui procurer des revenus, soutenir certains secteurs et préserver une capacité d’intervention économique.

Le problème apparaît lorsque la vente de ces actifs devient un substitut à des décisions budgétaires durables. Une cession peut financer un investissement, réduire un besoin d’emprunt ou réorganiser un portefeuille. Elle ne peut, à elle seule, résoudre un déficit structurel.

La distinction est fondamentale. Si l’État vend une participation pour réduire durablement sa dette, l’opération peut se défendre à condition que ses effets soient évalués sur plusieurs années. S’il vend pour financer des dépenses récurrentes sans corriger le déséquilibre entre recettes et dépenses, il risque simplement de déplacer le problème.

Il reste aussi une question démocratique : qui décide de la valeur stratégique des actifs publics, selon quels critères et au bénéfice de quelle politique ? Une banque, un opérateur de télécommunications ou une participation industrielle ne sont pas de simples objets que l’on sort d’un coffre lorsque les comptes se dégradent.

Le gouvernement De Wever doit donc répondre à une interrogation plus exigeante que celle du montant qu’il pourrait récupérer. Quels actifs souhaite-t-il conserver, lesquels envisage-t-il de céder, et que fera-t-il des recettes obtenues ?

Car vendre un bijou de famille peut être un choix rationnel. En vendre un chaque fois que la fin du mois approche relève d’une autre logique.

Et lorsqu’un État doit régulièrement se séparer de ses actifs pour boucler son budget, le débat ne porte plus seulement sur ce qu’il possède. Il porte sur sa capacité à financer durablement ce qu’il promet.

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