Venezuela : quand la survie du dollar devient un enjeu de guerre

Bouchaib El Bazi

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le débat géopolitique contemporain, certaines guerres ne se déclenchent pas pour conquérir un territoire, mais pour défendre une monnaie. Derrière les discours officiels sur la démocratie, la lutte contre le narcotrafic ou le terrorisme, se cache parfois un enjeu plus fondamental, moins avouable : la survie d’un système monétaire qui structure l’ordre mondial depuis un demi-siècle. Le Venezuela se trouve aujourd’hui au cœur de cette équation explosive.

Pour comprendre la centralité du Venezuela dans les tensions actuelles avec Washington, il faut remonter à 1974. Cette année-là, Henry Kissinger scelle un accord stratégique avec l’Arabie saoudite : en échange d’une protection militaire américaine, Riyad s’engage à vendre son pétrole exclusivement en dollars. Ce pacte fondateur donne naissance au système du « pétrodollar », qui oblige tous les pays importateurs d’énergie à détenir des réserves en dollars. Résultat : une demande artificielle et permanente pour la monnaie américaine, permettant aux États-Unis de financer déficits, armée et puissance globale par la simple émission monétaire.

Pendant cinquante ans, ce mécanisme a constitué la colonne vertébrale de l’hégémonie américaine, bien plus efficace que n’importe quelle flotte de porte-avions. Mais ce système repose sur une condition essentielle : que le pétrole mondial continue d’être échangé en dollars. Or, c’est précisément cette règle non écrite que le Venezuela a commencé à remettre en cause.

Avec environ 303 milliards de barils de réserves prouvées — les plus importantes au monde — le Venezuela n’est pas un acteur marginal. Depuis 2018, Caracas a ouvertement annoncé sa volonté de se « libérer du dollar », en acceptant d’autres devises pour ses ventes de pétrole : yuans, euros, roubles. Le pays a également multiplié les accords énergétiques et financiers avec la Chine et la Russie, exploré des canaux de paiement alternatifs à SWIFT et exprimé son intérêt pour une intégration aux BRICS.

Ce mouvement n’est pas anodin. Un grand exportateur pétrolier capable de vendre durablement hors dollar constitue une menace structurelle pour le pétrodollar. L’histoire récente montre d’ailleurs une troublante régularité : les dirigeants qui ont tenté de s’émanciper du dollar dans le commerce énergétique ont fini renversés.

En 2000, Saddam Hussein annonce que le pétrole irakien sera désormais vendu en euros. Trois ans plus tard, l’Irak est envahi, les armes de destruction massive promises ne seront jamais trouvées, et les ventes de pétrole repassent immédiatement en dollars. En 2009, Mouammar Kadhafi propose la création d’un dinar africain adossé à l’or pour les échanges pétroliers. Deux ans plus tard, la Libye est détruite, son dirigeant assassiné, et le projet monétaire enterré avec lui.

Le cas vénézuélien présente une différence majeure : l’ampleur. Le pays dispose de réserves bien supérieures à celles de l’Irak et de la Libye réunies, et il s’inscrit dans une dynamique mondiale de dédollarisation déjà engagée. La Russie vend une partie de son énergie en roubles et en yuans, l’Iran commerce depuis longtemps hors dollar, et même l’Arabie saoudite évoque désormais des règlements en monnaies alternatives. La Chine, de son côté, développe activement CIPS, son système de paiement international, pendant que les BRICS travaillent à des infrastructures financières indépendantes.

Dans ce contexte, toute action militaire ou politique contre le Venezuela dépasse largement le cadre latino-américain. Elle devient un signal adressé au reste du monde : contester le dollar expose à des représailles. Mais ce message peut produire l’effet inverse. En montrant que le pétrodollar ne se maintient plus que par la contrainte, Washington risque d’accélérer la prise de conscience des pays du Sud : leur seule protection réside dans une dédollarisation collective et rapide.

L’enjeu, dès lors, n’est pas seulement le sort de Nicolás Maduro ou la recomposition du pouvoir à Caracas. Il s’agit d’un affrontement entre un ordre monétaire vieillissant et un monde multipolaire en gestation. Si le dollar avait encore la force de s’imposer par ses seuls mérites économiques, il n’aurait pas besoin d’être défendu par des sanctions, des blocus ou des interventions.

Dans cette dynamique globale, l’Algérie apparaît également comme un acteur attentif — et de plus en plus concerné — par les débats autour de la monnaie des échanges énergétiques. Sans annonce officielle de rupture, Alger a laissé entendre à plusieurs reprises sa volonté de diversifier les devises utilisées pour la vente de son gaz, notamment à destination de partenaires asiatiques. Cette prudente ouverture à des règlements hors dollar s’inscrit dans une tendance plus large de remise en question du monopole monétaire américain dans le secteur énergétique. Pour un pays dont les hydrocarbures constituent le cœur de l’économie, toute évolution en ce sens revêt une portée stratégique majeure, observée de près par les grandes puissances financières. Elle confirme surtout que la dédollarisation n’est plus un slogan idéologique, mais un processus graduel, pragmatique et désormais partagé par plusieurs producteurs clés.

L’histoire ne se répète pas mécaniquement, mais elle rime souvent. Et lorsque des bombes deviennent l’ultime argument pour préserver une monnaie, c’est peut-être le signe le plus clair que cette monnaie est déjà entrée dans sa phase de déclin.

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