Quand le populisme échoue à convaincre le présent, il convoque le passé : Benkirane face au verdict de la mémoire marocaine

Bouchaib El Bazi

Dans les moments où certains responsables politiques peinent à apporter des réponses crédibles aux défis du présent, ils choisissent souvent de ressusciter le passé, non comme objet d’évaluation lucide, mais comme instrument émotionnel de reconquête. C’est dans cette logique que s’inscrit aujourd’hui le retour médiatique et partisan de Abdelilah Benkirane, ancien chef du gouvernement marocain, qui semble mobiliser tous les ressorts rhétoriques pour espérer rebondir lors des prochaines échéances électorales.

L’ancien dirigeant du Parti de la Justice et du Développement (PJD) sait que sa formation a subi en 2021 l’une des défaites les plus sévères de l’histoire politique contemporaine du Maroc. Depuis ce séisme électoral, le parti n’a ni engagé une véritable autocritique doctrinale, ni proposé une refondation organisationnelle sérieuse. Il a préféré se replier sur la figure de Benkirane, présenté comme recours providentiel, alors même qu’il incarne une large part du bilan contesté des dix années de gouvernance islamiste.

Dix années de pouvoir : entre promesses trahies et désillusions sociales

Le PJD était arrivé aux responsabilités sur fond de promesses ambitieuses : lutte contre la corruption, moralisation de la vie publique, justice sociale, proximité avec les citoyens. Or, l’exercice du pouvoir a révélé un contraste saisissant entre le discours d’opposition et la pratique gouvernementale.

Sous Benkirane, la réforme des retraites a été imposée dans des conditions socialement coûteuses : relèvement de l’âge légal, hausse des cotisations, baisse relative des prestations. Une décision vécue comme un sacrifice unilatéral imposé aux salariés, sans réforme structurelle équitable des privilèges existants.

La suppression progressive de la compensation sur les carburants a également pesé sur le pouvoir d’achat des ménages, dans un contexte où les mécanismes de protection sociale restaient insuffisants. Quant à l’emploi, notamment des jeunes diplômés, les résultats sont restés largement en deçà des attentes.

Le plus marquant demeure toutefois l’incapacité du PJD à démanteler les circuits de rente qu’il dénonçait avec vigueur avant son arrivée au pouvoir. Le parti a fini par gérer le système plus qu’il ne l’a transformé.

Le populisme comme substitut à l’absence de projet

Depuis plusieurs années, Benkirane s’appuie sur un style politique singulier mêlant humour, provocations calculées, posture victimaire et références morales ou religieuses. Cette méthode avait trouvé un écho dans le contexte post-2011, marqué par une demande de renouvellement politique.

Mais le Maroc de 2026 n’est plus celui de 2011. Les priorités ont changé : emploi, inflation, santé, école publique, sécurité hydrique, compétitivité économique, souveraineté énergétique. Face à ces enjeux complexes, les saillies verbales et les effets de tribune peinent à masquer l’absence d’un véritable projet structuré.

Quand le populisme échoue à convaincre le présent, il convoque le passé comme faux témoin. Les généalogies deviennent soudain des programmes électoraux, les origines se transforment en certificats de compétence. Pourtant, les Marocains n’ont pas besoin d’un arbre généalogique remontant au Levant ou à Jérusalem ; ils attendent des politiques publiques qui descendent jusqu’à leur quotidien et leur portefeuille. Ce que réclame la nation aujourd’hui, ce n’est pas la preuve de l’origine, mais la preuve de l’action. Car un pays ne se gouverne ni par la baraka ni par l’émotion, mais par la responsabilité.

La question du pensionnement exceptionnel

L’un des dossiers ayant durablement terni l’image de Benkirane demeure celui de la pension exceptionnelle perçue après son départ de la primature. Sur le plan strictement juridique, le débat peut être nuancé. Sur le plan symbolique, il est autrement plus sévère.

Comment défendre l’austérité, appeler les citoyens à l’effort, exiger des sacrifices sociaux, tout en acceptant un avantage financé par l’argent public ? Cette contradiction a renforcé chez de nombreux Marocains le sentiment d’un double standard : rigueur pour la population, indulgence pour les élites politiques.

Or, la crise de confiance entre citoyens et partis politiques naît souvent de ces dissonances morales plus que des divergences idéologiques.

Un retour possible, mais une reconquête incertaine

Électoralement, Benkirane conserve une capacité certaine de mobilisation militante et médiatique. Son sens de la formule, son style direct et son capital de notoriété restent des atouts réels. Mais ils ne suffisent plus nécessairement à bâtir une majorité d’adhésion.

La mémoire collective n’a pas effacé le bilan des années PJD. Le paysage sociologique marocain s’est transformé. Une nouvelle génération d’électeurs juge davantage sur les résultats que sur les postures.

Les prochaines échéances se joueront moins sur les nostalgies partisanes que sur la capacité à produire des réponses crédibles aux fractures sociales et économiques du pays.

Abdelilah Benkirane tente de revenir par la force du verbe et la nostalgie d’un cycle révolu. Mais la politique moderne sanctionne rarement les recyclages sans contenu. Les sociétés confrontées à des défis structurels attendent compétence, cohérence et efficacité.

Le passé peut nourrir un discours. Il ne remplace jamais un avenir.

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