Algérie : la bataille silencieuse entre la présidence et l’armée entre dans une phase critique
Rime Medaghri
Le départ du général Abdelkader Aït Ouarabi, dit « général Hassan », de la tête de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), ne constitue pas un simple changement administratif au sein de l’appareil sécuritaire algérien. Il révèle au contraire l’intensification d’une lutte de pouvoir feutrée entre la présidence d’Abdelmadjid Tebboune et le haut commandement militaire dirigé par le général Saïd Chengriha.
Dans les cercles politiques et sécuritaires algériens, cette éviction rapide — à peine une année après sa nomination — est interprétée comme un nouvel épisode de la recomposition interne du régime post-Hirak. Derrière les annonces officielles et le langage institutionnel maîtrisé, plusieurs observateurs perçoivent surtout une confrontation stratégique autour du contrôle des centres réels du pouvoir en Algérie : l’armée, les services de renseignement et la présidence.
Le précédent turc au cœur des inquiétudes militaires
Depuis plusieurs mois, les déplacements répétés du président Abdelmadjid Tebboune en Turquie alimentent des interrogations au sein de certains cercles militaires algériens. Selon plusieurs sources proches des milieux sécuritaires, des officiers de l’Armée nationale populaire (ANP) redouteraient que Tebboune cherche progressivement à s’inspirer du modèle politique du président turc Recep Tayyip Erdoğan.
Cette comparaison n’est pas anodine. En Turquie, Erdoğan est parvenu, au fil des années, à réduire considérablement l’influence politique historique de l’armée turque, longtemps considérée comme l’arbitre suprême du système politique. À travers des réformes institutionnelles, judiciaires et constitutionnelles, le président turc a progressivement replacé les appareils sécuritaires sous un contrôle présidentiel et civil renforcé.
Pour une partie du haut commandement algérien, le risque serait donc de voir émerger, à terme, une tentative similaire de recentralisation du pouvoir autour de la présidence.
Une différence fondamentale entre Ankara et Alger
Toutefois, plusieurs analystes soulignent les limites d’une telle comparaison. Recep Tayyip Erdoğan a construit son autorité politique à travers une longue légitimité électorale, consolidée par plusieurs victoires successives dans les urnes depuis plus de vingt ans. Son emprise sur l’appareil d’État s’est développée progressivement à partir d’une base populaire réelle et d’une transformation profonde du système politique turc.
La situation algérienne apparaît radicalement différente. Abdelmadjid Tebboune demeure largement perçu comme un président issu du compromis militaire ayant permis au régime de traverser la crise du Hirak en 2019. Son arrivée au pouvoir s’est effectuée dans un contexte de contestation populaire massive, marqué par le rejet d’une grande partie de la population envers les structures traditionnelles du système politique algérien.
Cette absence de légitimité politique comparable à celle d’Erdoğan limite considérablement les marges de manœuvre du président algérien face à une institution militaire qui continue de représenter le véritable centre de gravité du pouvoir.
Le renseignement au cœur de la bataille de pouvoir
Le remplacement du général Hassan par le général-major Mounir Zahi constitue, dans ce contexte, un signal particulièrement révélateur. La DGSI représente l’un des piliers les plus sensibles de l’appareil sécuritaire algérien. Contrôler les services de contre-espionnage revient, en réalité, à contrôler une partie essentielle des équilibres internes du régime.
Le choix de Mounir Zahi, ancien adjoint du général Hassan et officier réputé proche de l’état-major, apparaît comme une décision directement pilotée par le général Saïd Chengriha afin de verrouiller les structures stratégiques du renseignement.
Selon plusieurs lectures convergentes, le chef d’état-major aurait estimé nécessaire d’intervenir rapidement après avoir identifié des signes de consolidation progressive du pouvoir présidentiel autour de Tebboune et de son entourage.
Le départ quasi simultané de Boualem Boualem, directeur de cabinet influent du président, renforce cette interprétation. Pour plusieurs observateurs, ces changements traduisent moins une simple réorganisation bureaucratique qu’une reprise en main méthodique des leviers sécuritaires par le haut commandement militaire.
Le retour du primat militaire dans le système algérien
Depuis l’indépendance, l’Algérie fonctionne selon un équilibre particulier où la présidence civile coexiste avec une influence structurelle de l’institution militaire. Mais depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika en 2019, cet équilibre semble avoir évolué vers un renforcement visible du rôle politique de l’armée.
Le général Saïd Chengriha s’est progressivement imposé comme l’homme fort du système algérien, consolidant son autorité sur les appareils sécuritaires, militaires et stratégiques. Dans ce contexte, toute tentative perçue comme une autonomisation excessive de la présidence est susceptible d’être rapidement neutralisée.
La rapidité avec laquelle le général Hassan a été remplacé illustre précisément cette logique de contrôle préventif.
Une stabilité institutionnelle sous tension
Cette rivalité silencieuse entre la présidence et l’armée intervient dans un contexte régional particulièrement sensible. L’Algérie fait face à des défis économiques persistants, à des tensions géopolitiques croissantes au Sahel et à une fragilité sociale que les autorités tentent de contenir par une stratégie sécuritaire renforcée.
Or, dans les systèmes politiques fortement militarisés, les luttes internes au sommet de l’État constituent souvent des indicateurs avancés de vulnérabilité institutionnelle.
Pour l’heure, aucun affrontement ouvert ne semble émerger entre Tebboune et Chengriha. Mais les récentes évolutions montrent clairement que le haut commandement militaire entend préserver son contrôle direct sur les appareils de renseignement et empêcher toute redistribution des équilibres de pouvoir au profit de la présidence.
Derrière les mouvements de généraux et les réorganisations sécuritaires se dessine ainsi une réalité plus profonde : en Algérie, malgré les discours sur la transition institutionnelle et la modernisation politique, l’armée demeure le cœur stratégique du pouvoir réel.