Le retour des revenants politiques : quand Abdelilah Benkirane rêve encore de la primature pendant que le Maroc réclame enfin autre chose
Bouchaib El Bazi
Il existe en politique des hommes qui quittent le pouvoir avec élégance. Et puis il y a ceux qui, même après avoir laissé derrière eux une succession de fractures sociales, de décisions impopulaires et de promesses inachevées, reviennent avec l’assurance intacte de ceux qui n’ont jamais vraiment admis l’échec.
Abdelilah Benkirane appartient manifestement à cette seconde catégorie.
À entendre ses dernières sorties politiques, l’ancien chef du gouvernement semble persuadé que les Marocains auraient développé une forme de nostalgie pour son époque. Une hypothèse audacieuse. Presque poétique. Car si la mémoire collective peut parfois être sélective, elle n’est pas amnésique.
Entre 2011 et 2017, sous son leadership, le Maroc a certes vécu une séquence politique inédite marquée par l’arrivée des islamistes au pouvoir dans le sillage du printemps arabe. Mais derrière les discours populaires, les plaisanteries savamment calibrées et cette proximité théâtrale avec “le peuple”, le bilan, lui, demeure beaucoup moins folklorique.
La réforme des retraites imposée sans véritable consensus social.
Le gel de plusieurs formes de dialogue social.
L’érosion progressive du pouvoir d’achat.
Des engagements électoraux transformés en exercices de communication.
Et surtout cette impression persistante que le “gouvernement du peuple” demandait toujours des sacrifices… au peuple.
Le paradoxe devient presque fascinant lorsque l’on observe aujourd’hui Parti de la justice et du développement tenter de réhabiliter son image morale, alors même que son passage au pouvoir restera également associé à l’un des épisodes les plus déstabilisants pour sa base militante : la normalisation diplomatique avec Israël.
Le parti qui avait construit une partie de sa légitimité sur un discours identitaire, religieux et militant s’est retrouvé, une fois aux responsabilités, à accompagner politiquement ce que nombre de ses sympathisants considéraient hier encore comme une ligne rouge. L’histoire politique regorge de contradictions. Mais rarement avec une mise en scène aussi brutale.
Aujourd’hui, Benkirane critique, nuance, réinterprète, se repositionne. Comme si la mémoire politique des Marocains devait fonctionner comme un fil d’actualité que l’on peut actualiser jusqu’à faire disparaître les anciennes publications.
Mais la responsabilité ne s’arrête pas aux anciens. Car si Benkirane incarne le retour du passé, Aziz Akhannouch symbolise, lui, la désillusion du présent.
Arrivé au pouvoir avec une image de manager moderne, de chef d’entreprise capable de transformer l’administration en machine performante, Akhannouch promettait efficacité, croissance et justice sociale. Trois ans plus tard, le constat populaire est autrement plus sévère.
Inflation persistante.
Pouvoir d’achat sous pression.
Colère sociale dans l’éducation et la santé.
Méfiance croissante envers une élite politique perçue comme éloignée des réalités quotidiennes.
Les chiffres macroéconomiques peuvent rassurer les technocrates. Ils remplissent moins facilement les paniers des ménages.
Ainsi, le Maroc semble aujourd’hui coincé entre deux modèles usés : d’un côté, un ancien leader populiste qui tente de vendre son passé comme une expérience ;
de l’autre, un pouvoir technocratique qui peine à transformer ses promesses en soulagement concret.
Et pendant que les mêmes visages s’échangent le pouvoir, les mêmes discours, les mêmes alliances et parfois les mêmes excuses, une partie croissante des Marocains formule une demande devenue impossible à ignorer : assez de recyclage politique.
Le pays n’a pas besoin de revenants.
Il n’a pas besoin non plus de gestionnaires déconnectés.
Il a besoin de visages nouveaux, de compétences crédibles, d’élus qui considèrent la politique comme un devoir national et non comme une carrière à durée indéterminée.
Car au fond, la véritable alternance ne commence pas dans les urnes.
Elle commence le jour où une nation refuse que son avenir soit éternellement confié à ceux dont le passé reste leur seul argument.