Il fut un temps où, dans les transports publics belges, le voyageur craignait surtout un retard de la SNCB, une panne de signalisation ou un contrôleur de mauvaise humeur. Désormais, il devra aussi se demander si chacun de ses gestes ne finira pas quelque part dans une archive numérique soigneusement étiquetée : “incident potentiel”, “comportement problématique” ou, pourquoi pas, “regard suspect dans le tram 92”.
La Belgique entre doucement — avec la politesse bureaucratique qui la caractérise — dans l’ère de la surveillance de proximité. Une surveillance discrète, souriante, réglementée, presque rassurante. Ici, pas de dystopie brutale façon science-fiction asiatique ou américaine. Non. Le Royaume préfère les circulaires administratives, les arrêtés royaux et les commissions d’éthique. Chez nous, Big Brother porte un badge syndical et respecte le RGPD.

Le gouvernement fédéral veut désormais équiper pompiers, agents de sécurité, chauffeurs de bus, accompagnateurs de train et personnels de gardiennage de bodycams. Officiellement, il s’agit de lutter contre les agressions qui frappent les travailleurs de terrain. Et sur ce point, le constat est difficilement contestable : les violences explosent, l’autorité recule, les tensions sociales se banalisent jusque dans les espaces les plus ordinaires du quotidien.
Mais derrière cette réponse technologique se cache une autre vérité, moins avouable : l’État contemporain ne sait plus très bien comment recréer de l’autorité humaine. Alors il fabrique de la traçabilité.
Faute de pouvoir garantir le respect, on garantit l’enregistrement.
Le conducteur de bus n’est plus seulement un agent de mobilité : il devient producteur de preuves vidéo. Le pompier ne combat plus uniquement le feu : il alimente potentiellement une chaîne d’images consultables par une hiérarchie, une administration ou un parquet. Quant au voyageur lambda, il découvre avec une certaine poésie administrative qu’il pourrait désormais apparaître dans le décor d’un contentieux judiciaire simplement pour avoir raté son métro avec un peu trop d’enthousiasme.
La grande ironie belge réside évidemment dans le contraste entre l’ambition sécuritaire et la réalité quotidienne du pays. Un État parfois incapable de coordonner ses propres niveaux de pouvoir devient soudain extraordinairement efficace lorsqu’il s’agit de filmer ses citoyens. Les réformes institutionnelles prennent dix ans ; l’extension de la captation vidéo, quelques réunions ministérielles suffisent.
Le plus fascinant reste toutefois le vocabulaire utilisé pour vendre cette mutation. On ne parle jamais de surveillance. Le terme est devenu vulgaire, presque autoritaire. Non : on évoque la “protection des agents”, “l’aide à la désescalade”, “l’amélioration de la sécurité collective”. La caméra devient ainsi un outil pédagogique, presque thérapeutique. Une sorte de médiateur électronique suspendu à la poitrine des agents publics.
L’époque est formidable : même l’œil qui vous filme prétend désormais prendre soin de vous.
Les autorités assurent naturellement que tout sera strictement encadré. Les images ne seront conservées que quelques semaines. Seules les personnes habilitées y auront accès. Chaque activation sera tracée. Le citoyen belge est prié de dormir tranquille : son visage ne sera observé qu’avec modération et conformément aux standards européens.
Cette obsession contemporaine pour “l’encadrement” mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête. Plus la technologie de surveillance progresse, plus les gouvernements parlent de garanties juridiques. Comme si la multiplication des formulaires suffisait à neutraliser les conséquences culturelles d’une société où chacun peut être filmé partout, tout le temps, par presque tout le monde.
Car c’est bien cela qui change profondément : la banalisation de la captation permanente. Hier, la caméra appartenait à la police. Aujourd’hui, elle migre vers les transports, les événements publics, les services de secours et demain peut-être vers n’importe quelle profession exposée à la conflictualité sociale. À ce rythme, le dernier citoyen belge non équipé d’une bodycam sera probablement le contribuable qui finance le système.
Le phénomène révèle surtout une crise plus profonde des sociétés occidentales : la disparition progressive de la confiance comme mécanisme d’organisation collective. Là où l’autorité reposait autrefois sur la présence humaine, la parole ou l’institution, elle repose désormais sur la preuve numérique. On ne croit plus les individus ; on consulte les images.
La caméra devient ainsi le véritable arbitre moral de l’espace public moderne.
Ce basculement est d’autant plus paradoxal qu’il intervient dans des démocraties qui revendiquent simultanément la défense acharnée des libertés individuelles. L’Europe du XXIe siècle critique les modèles de surveillance autoritaires tout en perfectionnant méthodiquement ses propres infrastructures de contrôle soft. Une surveillance élégante, procédurale, juridiquement raffinée — bref, profondément européenne.
La Belgique, fidèle à sa tradition du compromis, invente peut-être le modèle parfait de la surveillance consensuelle : tout le monde est filmé, mais avec bienveillance.
Reste à savoir jusqu’où ira cette logique. Car l’histoire des dispositifs sécuritaires est toujours la même : ce qui était exceptionnel devient utile, ce qui était utile devient normal, et ce qui devient normal finit par sembler indispensable.
Dans quelques années, les bodycams apparaîtront peut-être aussi naturelles que les caméras dans les gares ou les portiques dans les aéroports. Le citoyen s’habituera. Il ajustera spontanément son comportement face aux objectifs. Il parlera un peu moins fort, contestera un peu moins longtemps, regardera peut-être un peu plus souvent autour de lui.
Et un jour, sans véritable débat philosophique, la société découvrira qu’elle a troqué une partie de sa spontanéité contre une promesse de sécurité enregistrée en haute définition.