Kir répond à Laaouej : chronique d’une capitale qui s’auto-accuse

Bouchaib El Bazi

À Bruxelles, la politique ressemble de plus en plus à une copropriété mal gérée : tout le monde accuse son voisin de salir le palier pendant que les caves prennent l’eau depuis des années.

Cette semaine, c’est Emir Kir qui s’est chargé de rappeler cette grande tradition belge du miroir cassé. En réponse au ministre Ahmed Laaouej, lequel envisage une procédure de tutelle coercitive contre Saint-Josse pour sa gestion budgétaire, le bourgmestre a dégainé une formule à la fois brutale et savoureuse : « Que les donneurs de leçons balaient devant leur porte. »

Dans une ville normale, une telle phrase aurait ressemblé à une simple pique politique. À Bruxelles, elle sonne presque comme un programme institutionnel.

Car derrière cette querelle entre socialistes francophones se cache une réalité beaucoup plus embarrassante : l’effondrement progressif de la crédibilité morale des appareils politiques bruxellois. Chaque commune accuse l’autre d’opacité, de clientélisme ou d’improvisation financière, tandis que les citoyens assistent, impuissants, à une partie de ping-pong où les déficits circulent plus vite que les responsabilités.

La note ministérielle évoquant la situation de Saint-Josse a certes provoqué un séisme politique. Déficits, tensions de trésorerie, recours à des mécanismes régionaux de refinancement : le tableau dressé par l’administration régionale ressemble davantage à un audit d’entreprise en préfaillite qu’à la gestion d’une des communes les plus densément peuplées d’Europe.

Mais Emir Kir refuse d’endosser seul le costume du mauvais élève. Et sa contre-attaque est politiquement habile. Car au moment même où Saint-Josse est pointée du doigt, Anderlecht s’enfonce dans la tourmente du Foyer anderlechtois, avec ses soupçons de favoritisme dans l’attribution de logements sociaux et ses accusations qui éclaboussent le PS local.

Autrement dit : difficile de jouer les procureurs vertueux lorsque la fumée sort aussi de sa propre cuisine.

Le plus fascinant dans cette séquence politique reste toutefois la mécanique bruxelloise elle-même. Une capitale où chaque camp réclame des commissions d’enquête pour ses adversaires mais découvre soudainement les vertus de la prudence juridique lorsque les projecteurs changent de direction.

La présomption d’innocence devient alors un concept étonnamment flexible : absolue pour les amis, facultative pour les rivaux.

Dans ce climat, les déclarations martiales prennent parfois des allures de théâtre institutionnel. On promet la transparence totale, on convoque la morale publique, on jure vouloir « restaurer la confiance citoyenne »… avant de retourner négocier discrètement les équilibres de majorité autour d’un café tiède et de quelques compromis administratifs.

Bruxelles excelle dans cet art du drame politique sans véritable rupture. Les scandales y produisent rarement des révolutions ; ils servent surtout à redistribuer provisoirement les rapports de force internes.

Emir Kir l’a parfaitement compris. En refusant de subir silencieusement les critiques, il tente moins de défendre un bilan comptable que de dénoncer une hypocrisie systémique : celle d’un paysage politique où chacun possède désormais son propre angle mort.

Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable malaise bruxellois. Non pas uniquement les déficits, les logements sociaux ou les querelles de personnes. Mais cette impression persistante que la classe politique régionale fonctionne comme un cercle fermé où les scandales servent davantage d’armes tactiques que de véritables occasions de réforme.

Pendant ce temps, les Bruxellois regardent passer les conférences de presse, les indignations télévisées et les promesses de rigueur avec un mélange de lassitude et de fatalisme. Car dans cette capitale où tout le monde réclame des comptes à son voisin, plus personne ne semble réellement capable d’incarner l’exemplarité.

Et dans ce grand concours de vertu municipale, le balai change souvent de main. La poussière, elle, reste soigneusement au même endroit.

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