Diaspora, influence et réseaux d’anciens : les ambiguïtés persistantes autour des « Amis du Maroc » en Belgique
Bouchaib El Bazi
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Dans les cercles diplomatiques et associatifs bruxellois, certaines structures gravitent depuis des années autour des relations belgo-marocaines sans que leur rôle réel ne soit toujours clairement identifié par la diaspora elle-même. C’est notamment le cas de l’association « Les Amis du Maroc », présidée par François Delpérée, figure connue du monde politique et académique belge.
Officiellement, l’ASBL se présente comme un espace de dialogue destiné à renforcer les liens entre la Belgique et le Maroc. Pourtant, au sein d’une partie de la communauté marocaine de Belgique, les interrogations se multiplient quant à la finalité concrète de cette structure, à son utilité réelle et à ses mécanismes de fonctionnement.
Car au-delà des conférences, des rencontres protocolaires et des rassemblements organisés dans des hôtels bruxellois prestigieux, beaucoup peinent aujourd’hui à identifier l’impact tangible de l’association sur les intérêts stratégiques de la diaspora marocaine ou sur les relations bilatérales elles-mêmes.
Cette interrogation est d’autant plus forte que le paysage diplomatique et géopolitique autour du Maroc a profondément évolué ces dernières années.
Durant une longue période, certaines structures de soutien installées en Europe avaient pour objectif implicite de défendre les positions marocaines sur la question du Sahara. Dans les années 2000 et 2010, ce type de réseaux relationnels pouvait encore jouer un rôle d’influence auprès de parlementaires européens, d’universitaires ou de décideurs belges.
Mais la situation internationale a changé.
Le Maroc, aujourd’hui, n’évolue plus dans la logique défensive des décennies passées. Le Royaume a progressivement imposé sa présence politique et diplomatique sur la scène internationale grâce à une stratégie institutionnelle assumée, portée par une diplomatie proactive, des partenariats économiques solides et une vision royale de long terme. Dans ce contexte, Rabat ne semble plus dépendre des anciennes structures associatives ou des réseaux parallèles de lobbying, comme certaines ASBL se présentant autrefois comme « amis du Maroc ». La dynamique a changé : la question du Sahara marocain n’est plus uniquement abordée sous l’angle militant ou émotionnel, mais comme un dossier de souveraineté intégré dans une architecture géopolitique plus large, soutenue par des États influents et des investissements stratégiques. Même sur le plan symbolique, le vocabulaire évolue. Là où l’on parlait jadis principalement de la « Marche Verte », le discours officiel et populaire met désormais davantage en avant la « Fête de l’Unité », expression qui traduit une volonté de consolider l’idée d’un Maroc rassemblé, stable et tourné vers l’avenir, plutôt qu’un pays enfermé dans la seule mémoire du conflit.
Le dossier du Sahara marocain connaît désormais une dynamique diplomatique largement favorable à Rabat, portée par des reconnaissances internationales successives, des repositionnements européens et une montée en puissance de la diplomatie économique marocaine en Afrique et au Moyen-Orient. Dans ce nouveau contexte, une partie de la diaspora estime que les anciennes méthodes de lobbying reposant sur des réseaux politiques vieillissants ne correspondent plus aux réalités contemporaines du rapport de force international.
« On voit toujours les mêmes visages, les mêmes conférences et les mêmes photos institutionnelles, mais concrètement, personne ne sait vraiment ce que cette association apporte à la communauté », confie un entrepreneur belgo-marocain actif à Bruxelles.
D’autres voix dénoncent un fonctionnement jugé déconnecté des nouvelles générations marocaines d’Europe. À leurs yeux, la diplomatie d’influence ne peut plus fonctionner selon des logiques de notabilité héritées des décennies précédentes.
Le véritable pouvoir d’influence se joue aujourd’hui ailleurs : dans les médias numériques, les réseaux économiques, les think tanks internationaux, les universités stratégiques ou encore les nouvelles élites entrepreneuriales de la diaspora.
Cette mutation générationnelle fragilise progressivement certaines structures associatives traditionnelles qui peinent à renouveler leurs réseaux et leurs méthodes.
Une autre question revient régulièrement dans les discussions communautaires : celle du financement. Plusieurs observateurs s’interrogent sur les moyens financiers permettant l’organisation récurrente d’événements dans des établissements haut de gamme alors que l’activité visible de l’ASBL semble relativement limitée.
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À ce stade, aucune irrégularité n’a été publiquement établie. Néanmoins, l’absence de visibilité médiatique sur les ressources exactes, les partenaires ou les soutiens institutionnels de certaines associations alimentent naturellement les spéculations dans un climat belge devenu particulièrement sensible aux questions de transparence associative et de financement des réseaux d’influence.
Ces interrogations interviennent dans un contexte plus large de surveillance accrue des structures de lobbying, des associations communautaires et des organisations gravitant autour des enjeux géopolitiques étrangers en Europe.
Depuis le scandale du Qatargate et les débats récurrents sur les influences étrangères à Bruxelles, les autorités belges et européennes observent avec davantage d’attention les mécanismes informels de diplomatie parallèle opérant dans la capitale européenne.
Dans ce nouveau climat, les associations actives sur des dossiers internationaux sensibles sont indirectement confrontées à une exigence croissante de transparence et de lisibilité publique.
Le cas des « Amis du Maroc » illustre finalement une transformation plus profonde : celle du rapport entre la diaspora marocaine et les anciennes structures d’influence politico-académiques en Europe.
Une partie croissante des Marocains de Belgique ne souhaite plus seulement être représentée symboliquement lors de conférences ou de rencontres protocolaires. Elle attend désormais des résultats concrets : accompagnement économique, défense des intérêts sociaux, soutien à l’entrepreneuriat, lutte contre les discriminations ou valorisation des compétences issues de l’immigration.
Autrement dit, la diaspora réclame moins de cérémonial et davantage d’efficacité stratégique.
Dans cette évolution silencieuse se dessine peut-être la fin d’un certain modèle relationnel hérité d’une autre époque diplomatique.