Affaire Sabrina et Ouassim : quand la justice belge se heurte à la doctrine sécuritaire

Bouchaib El Bazi

Par-delà le simple fait divers judiciaire, l’affaire Sabrina E.B. et Ouassim T. est progressivement devenue l’un des dossiers les plus sensibles de ces dernières années en Belgique francophone. Non seulement parce qu’elle touche à la mort tragique de deux jeunes lors d’une course-poursuite policière, mais surtout parce qu’elle interroge frontalement l’équilibre fragile entre impératif sécuritaire, responsabilité policière et confiance démocratique dans l’institution judiciaire.

Près de neuf ans après les faits survenus avenue Louise, à Bruxelles, le renvoi du dossier devant le tribunal correctionnel de Nivelles, à la suite d’un arrêt de la Cour de cassation, ravive des fractures profondes au sein de la société belge. Derrière les débats techniques sur la visibilité d’un véhicule de police ou l’interprétation des protocoles d’intervention, c’est en réalité une question bien plus vaste qui se pose : jusqu’où une démocratie peut-elle accepter que la logique opérationnelle des forces de l’ordre prime sur le principe fondamental de protection de la vie humaine ?

Une affaire devenue symbole politique

Le 9 mai 2017, Ouassim T., 24 ans, et Sabrina E.B., 20 ans, circulent à moto dans les rues d’Ixelles. Une infraction routière mineure déclenche un contrôle, puis une poursuite à très haute vitesse. Quelques minutes plus tard, la moto percute violemment un véhicule de police placé en sortie du tunnel Bailli. Les deux jeunes meurent.

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Depuis lors, l’affaire dépasse largement le cadre pénal classique. Elle cristallise une tension devenue structurelle dans plusieurs démocraties européennes : la montée d’une doctrine sécuritaire où la rapidité d’intervention, la démonstration d’autorité et le contrôle de l’espace public tendent parfois à reléguer au second plan les principes de proportionnalité.

Le parquet, qui réclame une nouvelle fois l’acquittement du policier Johnny D., défend une lecture essentiellement opérationnelle des faits. Selon cette approche, l’agent aurait agi dans un laps de temps extrêmement court, dans une logique de sécurisation de la voirie et de protection des usagers.

Mais cette argumentation suscite une profonde incompréhension chez les familles des victimes et une partie de l’opinion publique. Car elle semble déplacer le centre de gravité du débat : au lieu d’interroger les méthodes policières employées lors de la poursuite, la responsabilité principale est désormais renvoyée vers le comportement du conducteur décédé.

La doctrine du maintien de l’ordre face au droit à la vie

L’un des aspects les plus sensibles du dossier réside dans la contradiction apparente entre certaines pratiques de terrain et les recommandations officielles des manuels policiers belges. Ceux-ci déconseillent explicitement l’usage d’un véhicule comme obstacle physique destiné à immobiliser un fugitif, particulièrement lorsque des passagers vulnérables sont identifiés.

La présence de Sabrina E.B. sur la moto constitue ici un élément central. Plusieurs avocats des parties civiles soulignent que la jeune femme n’avait aucun contrôle sur les décisions prises durant la fuite et qu’elle se trouvait dans une situation de dépendance absolue vis-à-vis du conducteur comme des choix tactiques policiers.

Cette dimension pose une question fondamentale de droit public : l’État peut-il accepter des méthodes d’intervention susceptibles d’augmenter mécaniquement le risque létal pour des tiers passifs ?

Dans plusieurs pays européens, notamment en France, au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, les doctrines de poursuite urbaine ont été profondément revues ces dernières années après une série d’accidents mortels ayant déclenché des crises politiques majeures. Le principe désormais privilégié dans plusieurs juridictions repose sur une évaluation constante de proportionnalité : l’interpellation immédiate justifie-t-elle réellement la mise en danger potentielle de vies humaines ?

Une fracture de confiance entre institutions et citoyens

L’émotion visible devant le tribunal de Nivelles illustre un phénomène plus large : l’érosion progressive de la confiance entre certaines franges de la population et les institutions chargées de garantir l’État de droit.

Les slogans entendus à la sortie de l’audience — « police assassine, justice complice » — traduisent moins une hostilité globale envers les forces de l’ordre qu’un sentiment d’asymétrie judiciaire. Pour de nombreux citoyens, les mécanismes institutionnels semblent produire une forme de protection implicite lorsqu’un agent de l’État est impliqué dans une affaire dramatique.

Cette perception, qu’elle soit fondée ou non juridiquement, représente un défi majeur pour les démocraties contemporaines. Car l’autorité policière repose avant tout sur la légitimité sociale. Lorsque cette légitimité s’effrite, c’est l’ensemble du contrat civique qui devient vulnérable.

Le soutien visible apporté au policier poursuivi par plusieurs collègues présents à l’audience, dont un inspecteur en uniforme, a également alimenté les critiques. Aux yeux des familles, cette présence symbolise une solidarité corporatiste parfois perçue comme incompatible avec l’exigence d’impartialité judiciaire.

Une affaire révélatrice des mutations sécuritaires européennes

Au-delà du cas belge, l’affaire Sabrina et Ouassim s’inscrit dans une transformation plus profonde des politiques de sécurité en Europe occidentale depuis les attentats terroristes de la dernière décennie.

Face à la montée des menaces hybrides — terrorisme, criminalité organisée, violences urbaines — les États ont progressivement renforcé les marges opérationnelles accordées aux forces de l’ordre. Cette évolution s’est accompagnée d’une tolérance accrue envers certaines pratiques coercitives autrefois considérées comme exceptionnelles.

Mais cette mutation comporte un risque politique considérable : celui de banaliser des doctrines d’intervention où la recherche d’efficacité immédiate affaiblit progressivement les garde-fous démocratiques.

Le dossier jugé à Nivelles constitue ainsi un test institutionnel majeur pour la Belgique. La décision finale dépassera largement le seul sort judiciaire d’un policier. Elle dira aussi quelle conception de l’autorité publique entend défendre l’État belge dans les années à venir : une sécurité fondée exclusivement sur la logique opérationnelle ou une sécurité encadrée strictement par le principe supérieur de protection des libertés et de la vie humaine.

Dans ce dossier hautement émotionnel, la justice belge ne juge donc pas uniquement un accident dramatique. Elle arbitre, en creux, une question essentielle pour toutes les démocraties européennes contemporaines : jusqu’où peut aller l’État lorsqu’il prétend protéger l’ordre public ?

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