À Bruxelles, l’Aïd al-Adha devient un laboratoire de cohésion sociale et d’engagement citoyen

Bouchaib El Bazi

Evere (Bruxelles) – Loin des clichés qui réduisent les célébrations religieuses à leur seule dimension cultuelle, la rencontre organisée dimanche à l’occasion de l’Aïd al-Adha par l’association Children’s Smiles, en partenariat avec Causes Communes, a offert une illustration concrète du rôle croissant joué par le tissu associatif musulman dans la construction du lien social en Belgique.

Réunis dans la salle Noblesse à Evere, plusieurs dizaines de familles, responsables associatifs, bénévoles et citoyens ont participé à une journée mêlant spiritualité, réflexion, solidarité et engagement communautaire. Un format qui témoigne d’une mutation profonde des organisations issues de la société civile musulmane européenne, désormais engagées dans des missions dépassant largement le cadre religieux traditionnel.

Dès l’ouverture de la rencontre, la lecture de versets du Saint Coran a donné le ton d’un événement placé sous le signe du partage et de la transmission. Les interventions de la professeure Naïma Benyaich et du conférencier Abdelouahed Mohsine ont ensuite permis d’aborder les dimensions éthiques et sociales de la fête du sacrifice, tout en soulignant les défis auxquels sont confrontées les nouvelles générations de musulmans européens.

Les échanges ont porté sur des questions liées à la responsabilité citoyenne, à l’éducation des jeunes, à la solidarité envers les personnes vulnérables et à la nécessité de renforcer les initiatives locales capables de répondre aux besoins croissants des populations les plus fragiles.

Au-delà des discours, l’un des moments marquants de la journée a été la présentation des projets menés par les associations organisatrices. Cette séquence a mis en lumière une réalité souvent ignorée dans le débat public : l’émergence d’un secteur associatif musulman structuré, investi dans des actions sociales, éducatives et humanitaires qui contribuent directement à la cohésion des territoires.

L’un des aspects les plus significatifs de l’action menée par l’association Causes Communes concerne son engagement humanitaire au-delà du territoire belge. À l’occasion de l’Aïd al-Adha 2025, l’association a procédé à la distribution de 104 moutons au profit de familles vulnérables au Maroc. Cette opération de solidarité a bénéficié à des orphelins, des familles en situation de précarité ainsi qu’à des personnes à mobilité réduite, particulièrement exposées aux difficultés économiques.

Dans un contexte européen marqué par la montée des tensions identitaires et par les interrogations récurrentes sur les mécanismes d’intégration, ces initiatives apparaissent comme des instruments de stabilisation sociale. Elles favorisent la création de réseaux de solidarité de proximité tout en développant un sentiment d’appartenance citoyenne compatible avec les valeurs démocratiques européennes.

La prestation du groupe d’anachid a apporté une dimension culturelle à la rencontre. Les chants spirituels ont rappelé l’importance du patrimoine immatériel dans la transmission des valeurs collectives, particulièrement auprès des jeunes générations nées en Europe. Ce volet culturel constitue aujourd’hui un enjeu stratégique pour de nombreuses associations soucieuses de préserver un héritage identitaire tout en favorisant l’ouverture sur la société environnante.

Le repas solidaire qui a clôturé la journée a constitué bien davantage qu’un simple moment convivial. Il a symbolisé la philosophie générale de l’événement : créer des espaces de rencontre où les différences sociales, générationnelles et culturelles s’effacent au profit du partage et de la fraternité.

D’un point de vue géostratégique, l’événement organisé à Evere s’inscrit dans une tendance plus large observée à travers plusieurs métropoles européennes. Face aux mutations démographiques et aux défis de la cohésion nationale, les associations de terrain deviennent progressivement des acteurs de gouvernance sociale informelle. Leur influence ne repose ni sur le pouvoir politique ni sur l’autorité institutionnelle, mais sur leur capacité à produire du capital social, à mobiliser des bénévoles et à répondre aux besoins concrets des populations.

À l’heure où de nombreux pays européens s’interrogent sur les moyens de renforcer le vivre-ensemble, l’expérience menée à Evere rappelle que la cohésion sociale se construit souvent à l’échelle locale, à travers des actions concrètes, discrètes mais durables. Derrière la célébration de l’Aïd al-Adha, c’est ainsi toute une réflexion sur la place de la solidarité, de l’éducation et de l’engagement citoyen dans les sociétés européennes contemporaines qui s’est exprimée.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.