Jette : la future mosquée Averroès, entre ancrage citoyen et redéfinition de l’islam européen

Bouchaib El Bazi

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La pose symbolique de la première pierre de la future mosquée Averroès à Jette marque bien davantage que le lancement d’un chantier immobilier. Elle constitue un révélateur des profondes mutations qui traversent aujourd’hui l’islam belge et européen, à un moment où les communautés musulmanes cherchent à concilier affirmation identitaire, intégration citoyenne et reconnaissance institutionnelle.

Situé rue Esseghem, ce futur complexe cultuel et culturel ambitionne de répondre à une double nécessité : offrir un espace adapté à une population musulmane en croissance et construire un modèle de présence religieuse pleinement inscrit dans le paysage belge. Dans un contexte européen où les débats autour de l’islam oscillent souvent entre préoccupations sécuritaires, interrogations identitaires et enjeux de cohésion sociale, le projet de Jette apparaît comme une tentative de dépasser ces clivages.

Une réponse à une réalité démographique et sociale

Depuis plusieurs années, la mosquée actuelle de la rue Léon Théodore ne parvient plus à absorber l’affluence des fidèles, notamment lors de la prière du vendredi. Cette saturation illustre une réalité démographique souvent sous-estimée : l’installation durable de populations musulmanes qui ne relèvent plus de l’immigration temporaire mais d’une citoyenneté pleinement enracinée.

À travers l’Europe occidentale, les infrastructures religieuses musulmanes construites dans les années 1970 et 1980 apparaissent aujourd’hui insuffisantes face aux besoins de nouvelles générations nées sur le continent. La Belgique ne fait pas exception.

Dans ce contexte, la future mosquée Averroès ne se présente pas comme une simple extension d’un lieu de culte existant. Elle traduit la volonté d’accompagner l’évolution d’une communauté qui aspire à disposer d’espaces correspondant à ses besoins religieux, éducatifs et culturels.

Du lieu de culte au centre de citoyenneté

L’élément le plus significatif du projet réside probablement dans sa conception même. Les responsables ont choisi de développer un centre multifonctionnel articulé autour de plusieurs dimensions : pratique religieuse, soutien scolaire, alphabétisation, bibliothèque, espaces d’étude et activités interreligieuses.

Cette approche s’inscrit dans une transformation observable dans plusieurs pays européens. Les nouvelles mosquées tendent progressivement à devenir des plateformes communautaires ouvertes sur leur environnement urbain plutôt que de simples espaces de prière.

Cette évolution répond à une logique stratégique. Face aux risques de marginalisation ou de repli identitaire, de nombreuses associations musulmanes privilégient désormais une approche fondée sur l’inclusion sociale et la participation citoyenne.

Le choix du nom « Averroès » apparaît particulièrement révélateur de cette orientation. Philosophe andalou du XIIe siècle, Ibn Rochd — connu en Occident sous le nom d’Averroès — demeure l’une des figures majeures du dialogue intellectuel entre la civilisation musulmane et l’Europe médiévale. Son héritage symbolise la circulation des savoirs, la rencontre des cultures et la compatibilité entre foi et raison.

Dans une Europe traversée par les débats sur l’identité, cette référence constitue un message politique et culturel fort.

L’émergence d’un islam européen assumé

L’architecture retenue pour le projet illustre également cette volonté de renouvellement. Les responsables revendiquent un bâtiment moderne, conçu pour s’intégrer harmonieusement dans le paysage urbain belge plutôt que de reproduire des modèles architecturaux importés du Maghreb, du Moyen-Orient ou de la Turquie.

Cette orientation dépasse largement les considérations esthétiques.

Depuis une vingtaine d’années, les chercheurs spécialisés dans les questions religieuses observent l’émergence progressive d’un « islam européen », caractérisé par une autonomie croissante vis-à-vis des références nationales des pays d’origine.

L’enjeu est de taille. Il s’agit de construire des institutions religieuses capables d’exprimer une identité musulmane tout en s’inscrivant pleinement dans les cadres juridiques, culturels et politiques européens.

La future mosquée de Jette semble s’inscrire dans cette dynamique. Son architecture, son programme d’activités et son discours institutionnel traduisent une volonté de normalisation et de visibilité assumée dans l’espace public belge.

Une question de souveraineté religieuse

Au-delà de sa dimension locale, le projet soulève également une problématique centrale pour les États européens : celle du financement des lieux de culte musulmans.

Les promoteurs du chantier affirment que le financement repose essentiellement sur les dons collectés auprès de la communauté musulmane de Belgique. Plus de 1,5 million d’euros auraient déjà été réunis, alors que le coût total de l’opération devrait dépasser largement les deux millions et demi d’euros pour le seul gros œuvre.

Cette stratégie d’autofinancement revêt une portée particulière dans le contexte européen actuel. Depuis plusieurs années, de nombreux gouvernements cherchent à réduire la dépendance des institutions musulmanes à l’égard de financements étrangers afin de favoriser l’émergence d’un islam davantage enraciné dans les réalités nationales.

La Belgique, confrontée aux mêmes interrogations que la France, l’Allemagne ou les Pays-Bas, considère désormais cette autonomie financière comme un élément essentiel de la stabilité institutionnelle et de la transparence religieuse.

Un laboratoire du vivre-ensemble

À l’heure où les tensions identitaires occupent une place croissante dans les débats publics européens, la future mosquée Averroès pourrait devenir un laboratoire d’expérimentation du dialogue interculturel.

L’ambition affichée par ses responsables est claire : faire de ce lieu un espace de rencontre entre citoyens de différentes convictions philosophiques et religieuses.

Un tel objectif ne relève pas uniquement de la communication institutionnelle. Il répond à une nécessité sociétale profonde dans une région bruxelloise où la diversité constitue à la fois une richesse et un défi permanent.

La réussite du projet ne se mesurera donc pas uniquement à l’achèvement du chantier ou au nombre de fidèles accueillis. Elle dépendra de sa capacité à devenir un acteur reconnu du tissu social local, capable de renforcer les passerelles entre communautés plutôt que d’alimenter les logiques de séparation.

À cet égard, la première pierre posée à Jette symbolise peut-être davantage qu’un bâtiment en construction. Elle incarne la volonté d’une partie de l’islam belge de participer pleinement à la définition d’un modèle européen de coexistence, fondé sur la citoyenneté, la responsabilité collective et le dialogue entre les cultures.

 

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