À force de parcourir la Belgique de salle en salle, l’association « Les Amis du Maroc » est peut-être en train de réussir une prouesse inédite : transformer l’immobilisme en itinérance.
Cette semaine encore, Anvers accueillait une nouvelle réception destinée à « renforcer les liens entre le Maroc et la Flandre ». Au programme : discours institutionnels, personnalités politiques, représentants économiques, figures associatives et membres de la communauté marocaine. Une affiche qui ressemble étrangement à toutes celles qui l’ont précédée.
Car depuis plusieurs mois, l’association semble avoir adopté une méthode de travail particulièrement simple : déplacer le décor sans changer le scénario.
Bruxelles hier, Anvers aujourd’hui, peut-être Gand ou Hasselt demain. Les villes défilent, les invitations circulent, les photographes immortalisent l’instant, mais le contenu, lui, demeure remarquablement stable. Les mêmes intervenants prononcent les mêmes formules, les mêmes invités se retrouvent autour des mêmes tables et les mêmes photographies finissent sur les réseaux sociaux avec une régularité qui ferait pâlir d’envie un horloger suisse.
À observer cette succession d’événements, une question finit par s’imposer : assiste-t-on à une stratégie de rayonnement ou à une tournée permanente d’autocélébration ?
Sur le papier, la mission est noble. Qui pourrait s’opposer à l’idée de renforcer les relations entre le Maroc et la Flandre ? Qui contesterait l’intérêt de rapprocher les mondes économique, académique ou culturel ? Personne.
Le problème n’est pas l’intention affichée. Le problème réside dans l’absence de résultats visibles.
Au-delà des réceptions, des allocutions et des séances photographiques, quels partenariats ont réellement été conclus ? Quels projets économiques ont émergé ? Quels accords universitaires ont été facilités ? Quels programmes culturels ont été lancés grâce à cette intense activité associative ?
Les communiqués abondent en déclarations d’intention, mais restent souvent avares en réalisations concrètes.
Or, une association ne se mesure pas au nombre de cocktails organisés ni au volume de cartes de visite échangées. Elle se juge à sa capacité à produire des effets tangibles. C’est précisément là que le malaise apparaît.
À chaque rencontre, le discours célèbre le rôle de la diaspora marocaine comme « pont entre les deux rives ». Une formule élégante, souvent répétée, mais qui finit par susciter une interrogation élémentaire : combien de personnes ce pont permet-il réellement de faire traverser ?
Car à regarder les participants de ces rassemblements, le renouvellement semble parfois aussi discret qu’une ligne budgétaire dans un rapport administratif. Les visages changent peu. Les cercles se recoupent. Les habitués se retrouvent. Comme si l’objectif n’était plus d’élargir le réseau mais de le maintenir en mouvement.
La dynamique ressemble parfois à un club qui organise régulièrement des réunions pour constater qu’il existe toujours.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que la communauté marocaine de Belgique n’a jamais été aussi diverse dans ses profils, ses préoccupations et ses attentes. Entrepreneurs, chercheurs, étudiants, cadres, jeunes diplômés, élus locaux ou acteurs culturels constituent un vivier considérable d’idées et d’initiatives.
Pourtant, cette richesse humaine apparaît rarement au cœur du débat.
À force de privilégier les cérémonies, les organisations courent toujours le même risque : confondre visibilité et utilité.
L’une produit des photographies. L’autre produit des résultats. Et les deux ne coïncident pas nécessairement.
La réception d’Anvers a ainsi offert un nouvel exercice parfaitement maitrisé, les échanges courtois et les déclarations optimistes. Rien à redire sur la forme.
Mais une question demeure entière concernant le fond.
Dans un contexte où les relations entre le Maroc et la Belgique reposent déjà sur des liens humains, économiques et historiques particulièrement solides, quelle valeur ajoutée spécifique apporte réellement cette succession de rencontres ? Car entretenir un réseau est une chose.
Créer une dynamique nouvelle en est une autre.
Et lorsqu’une structure multiplie les événements sans que les réalisations deviennent clairement identifiables, l’observateur finit inévitablement par se demander si le mouvement constitue encore un moyen… ou s’il est devenu une finalité.
Les associations les plus influentes ne sont pas celles qui organisent le plus de réceptions.
Ce sont celles dont les résultats continuent d’exister lorsque les invités sont rentrés chez eux, que les micros sont éteints et que les photographes ont quitté la salle. C’est à cette aune que se mesure l’impact réel d’une organisation.
Et c’est précisément sur ce terrain-là que les « Amis du Maroc » restent encore attendus.