Foyer anderlechtois : quand Zakia Khattabi réclame la lumière sur les angles morts de la politique bruxelloise
Bouchaib El Bazi
À Bruxelles, il existe une tradition politique discrète mais solidement enracinée : celle qui consiste à redécouvrir les vertus de la vigilance institutionnelle une fois installé dans les bancs de l’opposition. Zakia Khattabi, cheffe de groupe Ecolo au Parlement bruxellois, semble aujourd’hui en devenir l’une des plus brillantes praticiennes.
Commission d’enquête sur le Foyer anderlechtois, Zone de basses émissions (LEZ), sécurité, gouvernance régionale : l’ancienne ministre fédérale s’est récemment imposée comme l’une des voix les plus critiques à l’égard de la nouvelle majorité bruxelloise. Une posture qui lui permet d’endosser le costume confortable de la gardienne des principes, après plusieurs années passées à participer à l’exercice du pouvoir.
L’affaire du Foyer anderlechtois offre à Ecolo un terrain idéal pour renouer avec son ADN historique : celui du parti qui dénonce les dysfonctionnements systémiques et les arrangements entre initiés. Zakia Khattabi insiste d’ailleurs sur un point essentiel : il ne s’agit pas, selon elle, du procès d’un homme mais de celui d’un système.
L’argument est politiquement habile. Il permet de déplacer le débat du terrain émotionnel vers celui de la responsabilité institutionnelle. Encore faut-il expliquer comment ce « système » a pu prospérer pendant que différentes formations, y compris écologistes au niveau local, participaient aux majorités concernées.
La députée affirme que les élus Ecolo ignoraient tout des pratiques dénoncées. Une défense classique dans la vie politique contemporaine : personne n’a rien vu, personne n’a rien entendu, mais tout le monde souhaite désormais faire toute la lumière sur les événements. Bruxelles semble parfois gouvernée par une étrange confrérie d’aveugles aux capacités rétrospectives exceptionnelles.
Sur la commission d’enquête elle-même, Khattabi pointe une volonté de certains partis de limiter sa portée. Derrière cette critique se dessine une réalité plus profonde : les commissions d’enquête parlementaires sont devenues des objets politiques paradoxaux. Présentées comme des instruments de transparence absolue, elles sont souvent le produit d’équilibres partisans minutieusement négociés. Chacun réclame la vérité, à condition qu’elle respecte le calendrier et les lignes rouges de sa stratégie électorale.
Mais c’est sans doute sur le dossier de la LEZ que la critique écologiste retrouve sa vigueur naturelle. Pour Zakia Khattabi, l’assouplissement progressif du dispositif équivaut à transformer l’amende en « permis de polluer ». La formule est efficace. Elle résume le dilemme auquel Bruxelles est confrontée : comment concilier ambition environnementale et acceptabilité sociale ?
La faiblesse du débat public réside précisément dans cette opposition caricaturale. D’un côté, les défenseurs d’une écologie accusée d’ignorer les contraintes économiques des ménages ; de l’autre, des responsables politiques prompts à détricoter des mécanismes environnementaux dès qu’ils deviennent électoralement inconfortables.
L’écologie bruxelloise paie aujourd’hui le prix d’une difficulté chronique à articuler transition écologique et justice sociale. Car demander des efforts aux citoyens sans leur fournir des alternatives crédibles revient à transformer chaque mesure climatique en combustible électoral pour ses adversaires.
Concernant les cent premiers jours du gouvernement régional, Zakia Khattabi dresse un tableau sévère : absence de cohésion, arbitrages confus, trajectoire budgétaire irréaliste. Le constat mérite attention. Pourtant, il révèle également une constante de la politique bruxelloise : chaque nouvelle majorité découvre avec stupéfaction l’état des finances publiques, comme si les déficits apparaissaient spontanément entre deux législatures.
La trajectoire vers l’équilibre budgétaire d’ici 2029 cristallise particulièrement les critiques écologistes. Khattabi dénonce une logique comptable qui tirerait l’ensemble des politiques publiques vers le bas. Une position défendable. Mais elle soulève une question plus délicate : comment financer durablement des ambitions sociales et environnementales élevées dans une Région aux marges budgétaires toujours plus étroites ?
La politique bruxelloise ressemble parfois à un exercice de haute voltige où chaque formation promet simultanément davantage de services publics, moins d’austérité, plus d’investissements et une stricte discipline budgétaire. Le tout sans augmenter significativement les recettes. Une équation qui relève davantage du numéro d’illusionnisme que de la gestion publique.
Sur la sécurité enfin, Zakia Khattabi adopte une posture plus prudente. Elle rappelle que les principaux leviers ne relèvent pas directement de la Région tout en soulignant l’importance d’une meilleure coordination politique. Une manière élégante de renvoyer le MR à ses promesses de campagne particulièrement ambitieuses.
Car Bruxelles demeure prisonnière d’un travers politique récurrent : la promesse de solutions simples à des problèmes complexes. Hier environnementaux, aujourd’hui sécuritaires, les grands défis urbains résistent généralement aux slogans de campagne et aux échéances symboliques des « cent jours ».
Quant aux sondages défavorables à Ecolo, Zakia Khattabi refuse de céder à la panique. Seule l’échéance électorale de 2029 compterait réellement. Une sérénité affichée qui relève autant de la conviction que de la nécessité politique.
Dans une société fragmentée et polarisée, reconnaît-elle, les grands blocs politiques rassurent davantage. L’observation est lucide. Elle souligne aussi le défi existentiel auquel fait face Ecolo : convaincre que l’écologie politique constitue autre chose qu’une variable d’ajustement morale entre préoccupations budgétaires, impératifs sécuritaires et réalités sociales.
En définitive, Zakia Khattabi incarne aujourd’hui une figure familière des démocraties contemporaines : celle de l’ancienne responsable gouvernementale devenue vigie de l’action publique. Une métamorphose qui expose inévitablement aux accusations d’incohérence, mais qui reste indispensable au fonctionnement du débat démocratique.
À Bruxelles, les majorités changent, les oppositions se réinventent, les commissions d’enquête se succèdent. Seule demeure cette constante institutionnelle : la conviction, partagée par tous les acteurs politiques, que les véritables responsabilités commencent toujours avec les erreurs des autres.