Écoles bruxelloises et amiante : l’art belge de gérer l’urgence avec huit ans de retard

La marocaine

Bruxelles excelle dans de nombreux domaines : capitale de l’Europe, laboratoire du compromis institutionnel et, manifestement, championne incontestée de l’archéologie administrative. Car il faut parfois creuser profondément dans les archives pour trouver des réponses aux problèmes du présent. En matière d’amiante dans les écoles, les autorités bruxelloises semblent avoir fait de l’année 2017 leur référence scientifique absolue.

La récente réponse de la Secrétaire d’État bruxelloise à l’Environnement et au Climat, Ans Persoons, à une question parlementaire du député Fouad Ahidar a eu le mérite d’une franchise désarmante : Bruxelles ne dispose ni d’un inventaire actualisé des établissements scolaires contenant de l’amiante, ni d’un plan spécifique de désamiantage des écoles.

Autrement dit, on ignore précisément où se trouve le problème, mais on peut déjà rassurer tout le monde : aucun plan coordonné n’existe pour le résoudre.

Le dernier recensement remonte à 2017 et évoquait environ 1 062 bâtiments scolaires concernés. Huit années se sont écoulées depuis. Huit années durant lesquelles des milliers d’élèves ont fréquenté ces établissements, des enseignants y ont travaillé, des rénovations ont parfois été entreprises. Mais sur le plan de la connaissance globale du risque, le temps semble s’être arrêté.

Dans d’autres secteurs stratégiques, cette approche susciterait quelques interrogations. Imaginerait-on des autorités sanitaires se basant sur des données épidémiologiques datant de près d’une décennie ? Des services de sécurité utilisant des cartes obsolètes pour gérer des risques contemporains ? Pourtant, lorsqu’il s’agit de l’environnement scolaire, cette étonnante tolérance à l’incertitude semble avoir acquis une forme de normalité bureaucratique.

Le plus fascinant demeure cependant la mécanique institutionnelle belge dans toute sa splendeur. Face à l’absence de stratégie régionale, l’explication est limpide : les bâtiments scolaires relèvent des Communautés. En d’autres termes, chacun reconnaît l’existence du problème, mais celui-ci semble avoir eu la délicatesse de choisir une compétence administrative complexe avant de se manifester.

La Belgique possède sans doute l’un des systèmes institutionnels les plus sophistiqués au monde. Une architecture subtile où Régions, Communautés et niveaux fédéraux coexistent dans un équilibre délicat. Une richesse démocratique, assurent ses défenseurs. Une source d’inspiration inépuisable pour les étudiants en droit constitutionnel. Mais lorsqu’un risque sanitaire concerne des enfants, cette sophistication peut parfois ressembler à une gigantesque partie de ping-pong administratif où la balle finit par disparaître sous la table.

Le paradoxe devient encore plus saisissant lorsque l’on observe les différences de traitement entre réseaux scolaires. Les établissements néerlandophones peuvent bénéficier de mécanismes de soutien et de subventions grâce à la coopération avec l’OVAM et aux dispositifs flamands existants. Les écoles relevant de la Fédération Wallonie-Bruxelles, elles, naviguent dans des eaux nettement moins balisées.

L’amiante, manifestement, semble avoir développé une étonnante sensibilité aux frontières institutionnelles et linguistiques du royaume. Le risque sanitaire serait donc mieux financé en néerlandais qu’en français. Une hypothèse scientifiquement discutable, mais administrativement parfaitement belge.

Cette situation dépasse largement la simple question technique du désamiantage. Elle révèle une difficulté plus profonde de l’action publique contemporaine : la capacité des institutions à anticiper des risques connus plutôt qu’à réagir lorsqu’ils deviennent politiquement impossibles à ignorer.

L’amiante n’est pourtant ni une menace émergente ni une découverte récente. Ses effets sur la santé sont documentés depuis des décennies. Les politiques européennes encouragent activement son élimination progressive des bâtiments publics. Le sujet n’appelle ni improvisation ni surprise. Il exige méthode, planification et coordination.

Or, l’absence d’inventaire actualisé traduit précisément l’inverse : une gestion fondée sur l’incertitude assumée. Car ne pas savoir devient parfois une forme involontaire de politique publique. Tant que les données manquent, les priorités restent floues, les responsabilités diffuses et les échéances repoussées.

Pourtant, les élèves bruxellois n’étudient pas dans une abstraction institutionnelle. Ils fréquentent des salles de classe bien réelles. Les enseignants exercent dans des bâtiments dont la sécurité ne devrait jamais dépendre de subtilités constitutionnelles ou de la capacité des différents niveaux de pouvoir à se coordonner.

Une société se juge souvent à la manière dont elle protège ses citoyens les plus vulnérables. En l’espèce, les enfants n’ont ni compétence régionale ni appartenance communautaire. Ils ont simplement droit à des écoles sûres.

Il serait regrettable qu’en matière d’amiante, la capitale européenne finisse par démontrer qu’il est parfois plus facile d’organiser une réforme institutionnelle que d’établir un inventaire à jour de ses établissements scolaires.

Car au-delà des procédures, des compétences partagées et des subtilités administratives, une question demeure : combien de temps une société peut-elle considérer comme acceptable de ne pas savoir précisément quels risques entourent l’éducation de ses enfants ?

À Bruxelles, la réponse semble encore en cours de coordination.

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