La « treizième région » : entre symbole identitaire et défi stratégique pour le Maroc
Par Nehla
L’expression est devenue familière dans le discours institutionnel marocain. Les Marocains résidant à l’étranger seraient la « treizième région » du Royaume. La formule est forte, porteuse d’une reconnaissance symbolique de l’attachement indéfectible qui unit des millions de citoyens marocains à leur pays d’origine. Elle traduit également la volonté affichée de considérer la diaspora comme une composante à part entière de la nation.
Mais au-delà de la portée symbolique de cette appellation, une interrogation fondamentale mérite d’être posée : qu’a-t-on réellement construit autour de cette « treizième région » ?
Depuis plusieurs années, les mêmes constats reviennent avec une régularité préoccupante. Les Marocains du monde occupent une place importante dans les discours officiels, les colloques institutionnels et les débats publics. Les initiatives de communication se multiplient, les rencontres se succèdent et les déclarations d’intention rappellent régulièrement l’importance stratégique de cette communauté pour l’avenir du Royaume.
Pourtant, sur le terrain, une partie significative de la diaspora peine encore à percevoir des avancées concrètes à la hauteur des ambitions affichées.
L’absence d’une stratégie globale et opérationnelle d’accompagnement des investissements, le manque de parcours clairement définis pour les porteurs de projets, l’insuffisance de mécanismes simplifiés permettant d’orienter efficacement les investisseurs potentiels ou encore la faiblesse des dispositifs capables de transformer les compétences de la diaspora en projets structurants constituent autant de défis qui continuent d’alimenter un sentiment de décalage entre le discours et la réalité.
Le problème ne réside pas nécessairement dans l’absence de volonté politique. Il semble davantage provenir de la difficulté à traduire cette volonté en mécanismes institutionnels efficaces, mesurables et pérennes.
Car la diaspora marocaine ne représente ni un groupe homogène ni un simple réservoir financier. Elle constitue un écosystème complexe composé d’entrepreneurs, d’ingénieurs, de médecins, de chercheurs, d’investisseurs, de hauts cadres, d’élus locaux et de jeunes talents évoluant au sein des principales économies mondiales.
Cette diversité constitue précisément sa principale force stratégique.
Or, trop souvent, certaines structures chargées de renforcer les liens avec les Marocains du monde semblent privilégier une logique d’information et de communication plutôt qu’une logique d’accompagnement et de mobilisation économique effective. Les plateformes d’échange se développent, les contenus circulent abondamment et les réseaux se densifient sur le plan relationnel. Toutefois, leur impact réel en matière d’investissement productif, d’entrepreneuriat ou de transfert de compétences demeure encore difficile à mesurer.
La question centrale n’est donc plus celle de la sensibilisation. La diaspora est déjà sensibilisée. Elle demeure profondément attachée au Royaume et manifeste régulièrement sa volonté de contribuer à son développement.
Le véritable enjeu réside désormais dans son intégration effective au sein des politiques publiques de développement.
Les Marocains du monde n’aspirent plus uniquement à être informés des opportunités existantes. Ils souhaitent être considérés comme des acteurs économiques à part entière. Ils attendent un accompagnement adapté à leurs projets, des procédures simplifiées, des interlocuteurs identifiés et des mécanismes institutionnels favorisant leur implication durable.
Cette évolution des attentes s’inscrit dans une dynamique internationale plus large. Plusieurs pays ont progressivement transformé leur diaspora en levier stratégique de développement national. L’Inde a mobilisé ses compétences expatriées pour accélérer sa montée en puissance technologique. L’Irlande s’est appuyée sur ses réseaux internationaux afin d’attirer des investissements étrangers et renforcer son attractivité économique. Israël ou encore la Corée du Sud ont développé des dispositifs sophistiqués permettant d’intégrer les talents de leur diaspora aux priorités nationales d’innovation et de compétitivité.
Dans tous ces cas, la diaspora n’a pas été réduite à sa contribution financière. Elle a été pensée comme une ressource stratégique participant activement à la construction des trajectoires nationales de développement.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts considérables pour emprunter une voie similaire. Sa position géostratégique entre l’Europe et l’Afrique, les grands chantiers de transformation engagés ces dernières années, l’accélération de la régionalisation avancée, la transition énergétique, la numérisation de l’économie et les ambitions continentales du Royaume offrent autant d’opportunités susceptibles de mobiliser les compétences et les réseaux internationaux des Marocains du monde.
Mais cette ambition nécessite un changement profond d’approche.
Il ne suffit plus d’affirmer que la diaspora constitue une « treizième région ». Une région ne se limite pas à une reconnaissance symbolique. Elle se structure autour d’institutions performantes, d’objectifs clairement définis, de mécanismes de financement adaptés et d’indicateurs permettant d’évaluer concrètement son impact sur le développement national.
Une région s’organise. Une région s’accompagne. Une région produit des résultats mesurables.
Aujourd’hui, personne ne conteste l’importance stratégique des Marocains du monde. La véritable interrogation porte désormais sur la capacité des dispositifs existants à transformer ce potentiel exceptionnel en dynamique économique tangible.
Pourquoi l’attachement manifeste de la diaspora au Royaume ne se traduit-il pas encore par des mécanismes suffisamment performants d’investissement, d’innovation et de transfert de compétences ?
Tant que cette question ne trouvera pas de réponses opérationnelles, le risque demeure que la « treizième région » conserve avant tout une portée symbolique.
Pourtant, les enjeux dépassent largement le cadre des relations entre le Maroc et ses citoyens établis à l’étranger. Dans une économie mondialisée où la compétitivité des nations repose de plus en plus sur le capital humain, les réseaux d’influence et la circulation des connaissances, la capacité à mobiliser sa diaspora constitue un véritable facteur de puissance.
Le défi des prochaines années sera donc de passer d’une logique de reconnaissance à une logique d’intégration stratégique. Transformer une communauté dispersée en réseau structuré. Convertir les compétences individuelles en intelligence collective. Faire des Marocains du monde non seulement des ambassadeurs du Royaume, mais également des partenaires à part entière de sa trajectoire de développement.
Car une « treizième région » ne se décrète pas.
Elle se construit.
Et c’est précisément à cette condition qu’elle pourra devenir l’un des principaux leviers de la puissance marocaine au XXIᵉ siècle.