Belgique : comment le vide institutionnel de l’islam belge est devenu un enjeu de sécurité nationale
Bouchaib El Bazi
Dix ans après les attentats qui ont profondément marqué Bruxelles et bouleversé la perception des défis liés à la radicalisation, la Belgique se retrouve confrontée à une autre menace, plus silencieuse mais potentiellement lourde de conséquences : l’absence d’une gouvernance cohérente de son culte musulman.
Ce qui apparaissait autrefois comme un débat administratif sur la représentation des musulmans de Belgique s’est progressivement transformé en une question stratégique touchant à la cohésion sociale, à la prévention de l’extrémisme violent et à la souveraineté institutionnelle de l’État belge face aux influences étrangères.
La fin d’un modèle de coordination
Durant plusieurs années, malgré ses imperfections et les critiques récurrentes dont elle faisait l’objet, l’Exécutif des Musulmans de Belgique (EMB) constituait l’interlocuteur officiel des autorités fédérales. Son existence permettait d’assurer une certaine coordination entre les centaines de mosquées présentes sur le territoire belge, qu’elles soient principalement fréquentées par des fidèles d’origine marocaine, turque, albanaise ou issus d’autres communautés musulmanes.
Sous la présidence de Salah Echallaoui, cette structure s’était donné pour objectif de promouvoir un islam belge ancré dans les valeurs démocratiques, tout en luttant contre les discours extrémistes susceptibles d’alimenter les phénomènes de radicalisation.
Certes, le système n’était pas exempt de dysfonctionnements. Les rivalités internes, les divergences de sensibilités théologiques et les critiques politiques faisaient partie du quotidien institutionnel. Mais un cadre existait. Il permettait un dialogue permanent entre les pouvoirs publics et les représentants du culte.
Aujourd’hui, ce cadre semble avoir volé en éclats.
Une fonction perçue à tort comme une source d’avantages financiers
L’une des réalités les moins connues du grand public concerne la nature même des responsabilités exercées au sein des institutions représentatives du culte musulman.
Contrairement à certaines idées reçues, les fonctions de direction n’ont jamais constitué des postes rémunérés offrant des avantages matériels significatifs. Plusieurs anciens responsables soulignent que leur engagement relevait essentiellement du bénévolat.
Selon des documents ayant circulé au sein des instances concernées, certains membres du Conseil des Musulmans de Belgique ( CMB ) auraient officiellement demandé au ministre de la Justice la mise en place d’une rémunération ainsi que d’indemnités de présence pour les réunions organisées dans le cadre de leurs missions.
La réponse des autorités fédérales aurait été sans ambiguïté : ces fonctions reposaient sur le volontariat et ne donnaient lieu à aucune rémunération systématique.
À la suite de cette clarification, plusieurs démissions se sont succédé, illustrant le fossé existant entre les attentes de certains responsables et la réalité du service institutionnel attendu.
Cette séquence révèle une problématique plus profonde : la difficulté de constituer une élite religieuse prête à s’engager durablement dans la construction d’un islam belge autonome, sans rechercher de contrepartie financière.
Les erreurs politiques d’une gestion déconnectée du terrain
Les critiques les plus sévères visent aujourd’hui la gestion politique de ce dossier par l’ancien ministre de la Justice, Vincent Van Quickenborne.
De nombreux acteurs musulmans lui reprochent d’avoir pris des décisions majeures sans disposer d’une compréhension fine des dynamiques internes qui traversent les mosquées belges.
Selon ces critiques, certaines sensibilités auraient bénéficié d’une écoute privilégiée, tandis que d’autres auraient été progressivement marginalisées.
Cette perception a nourri un sentiment croissant d’incompréhension au sein d’une partie importante des communautés musulmanes.
Au-delà des désaccords politiques, plusieurs observateurs mettent en garde contre les conséquences involontaires d’une telle approche : en fragilisant les structures existantes sans proposer d’alternative viable, les autorités auraient contribué à créer un vide institutionnel propice à l’émergence d’acteurs moins transparents.
L’enjeu des influences étrangères
L’islam européen constitue depuis plusieurs décennies un terrain d’influence géopolitique majeur.
Divers États cherchent à promouvoir leurs visions respectives du fait religieux à travers le financement de projets, la formation des cadres religieux ou l’entretien de réseaux d’influence.
La Belgique n’échappe pas à cette réalité.
Des inquiétudes sont régulièrement exprimées concernant le risque que certaines puissances étrangères cherchent à exercer une influence accrue sur les institutions islamiques européennes.
Toutefois, distinguer les préoccupations légitimes en matière de sécurité des généralisations abusives demeure essentiel afin d’éviter toute stigmatisation injustifiée des communautés musulmanes.
L’objectif ne peut être que la consolidation d’un islam belge indépendant, transparent et pleinement inscrit dans le cadre constitutionnel national.
Le cas Salah Echallaoui : entre controverses politiques et décisions judiciaires
La trajectoire de Salah Echallaoui illustre les tensions ayant accompagné la restructuration de l’islam belge.
Accusé par certains responsables politiques et relayé dans plusieurs médias d’entretenir des liens problématiques avec son pays d’origine, il a toujours contesté ces allégations.
Les décisions rendues par la justice belge dans plusieurs procédures engagées contre les mesures administratives prises à son encontre ont alimenté un débat persistant sur le traitement qui lui a été réservé.
Pour ses soutiens, ces décisions judiciaires démontreraient que certaines accusations relevaient davantage de considérations politiques que d’éléments juridiquement établis.
Ils regrettent que les développements judiciaires favorables n’aient pas bénéficié de la même visibilité médiatique que les accusations initiales.
À l’inverse, ses détracteurs continuent de considérer que les exigences de vigilance doivent prévaloir dans un domaine aussi sensible que l’organisation du culte musulman.
Cette polarisation illustre l’extrême difficulté de traiter sereinement des questions mêlant religion, sécurité et intégration.
Un risque sécuritaire sous-estimé
L’expérience belge démontre qu’une stratégie exclusivement répressive ne suffit pas à prévenir les phénomènes d’extrémisme violent.
Les attentats qui ont frappé Bruxelles ont rappelé que la prévention passe également par l’existence d’interlocuteurs religieux crédibles capables de diffuser un discours théologique rejetant clairement la violence et les idéologies extrémistes.
L’absence actuelle d’une structure fédératrice reconnue par l’ensemble des composantes de l’islam belge constitue dès lors une vulnérabilité potentielle.
Lorsque l’État ne dispose plus d’interlocuteurs légitimes et représentatifs, le risque est grand de voir émerger des espaces religieux échappant aux mécanismes traditionnels de dialogue institutionnel.
La fragmentation affaiblit la capacité collective à détecter les dérives, à accompagner les jeunes en rupture sociale ou à promouvoir une interprétation de l’islam compatible avec les principes démocratiques.
Repenser la gouvernance de l’islam belge
La Belgique se trouve aujourd’hui face à un choix stratégique.
Le premier scénario consisterait à poursuivre une gestion fragmentée du culte musulman, au risque d’accentuer les divisions existantes.
Le second impliquerait la reconstruction d’une institution représentative crédible, indépendante des influences étrangères, capable de fédérer l’ensemble des sensibilités musulmanes autour d’un projet commun.
Une telle démarche supposerait plusieurs conditions : transparence financière, légitimité démocratique des représentants, formation locale des cadres religieux et partenariat équilibré avec les autorités publiques.
L’enjeu dépasse largement les intérêts des seuls musulmans de Belgique.
Il concerne directement la sécurité des citoyens belges, la cohésion nationale et la capacité des démocraties européennes à construire un modèle de coexistence respectueux à la fois des libertés fondamentales et des impératifs de sécurité.
L’islam belge ne peut durablement prospérer dans le vide institutionnel.
L’histoire récente montre qu’en matière de prévention de l’extrémisme, l’absence d’organisation constitue rarement une solution. Au contraire, elle ouvre souvent la voie aux acteurs les mieux structurés, sans garantie qu’ils soient les plus attachés aux valeurs démocratiques.
Plus qu’une réforme administrative, la reconstruction d’un islam belge organisé apparaît désormais comme une nécessité stratégique.