Bruxelles-Ouest, ou l’art de tirer sans toucher : chronique d’une capitale qui s’habitue au bruit des balles
Par Bouchaib El Bazi
Parfois, les villes ont une bande-son. À Bruxelles-Ouest, certains soirs, elle ressemble dangereusement à une succession de détonations.
Samedi soir, à quelques heures d’intervalle, des coups de feu ont été signalés à Molenbeek puis à Jette. Aucun blessé, aucun suspect interpellé, aucune connexion officiellement établie entre les deux événements. Sur le papier, l’information tient en quelques lignes. Dans la réalité, elle raconte pourtant beaucoup plus qu’un simple fait divers.
Vers 19 heures, des tirs sont signalés à proximité de l’avenue Jean Dubrucq, à Molenbeek. Quelques heures plus tard, vers 1h30 du matin, de nouvelles détonations résonnent avenue Charles Woeste, à Jette, à moins d’un kilomètre de distance. Les enquêteurs travaillent, les constatations sont effectuées et les procédures suivent leur cours. Rien d’exceptionnel, diront certains. C’est précisément là que réside le problème.
La banalisation du spectaculaire
Il fut un temps où des coups de feu dans l’espace public provoquaient un choc collectif. Aujourd’hui, ils génèrent surtout des communiqués standardisés et quelques notifications sur les téléphones portables. Comme si la capitale européenne avait progressivement intégré les tirs nocturnes à son paysage sonore, entre le passage d’un tram et le vrombissement d’une moto.
Le plus frappant n’est peut-être pas qu’on tire. Le plus frappant est qu’on ne s’en étonne presque plus.
À chaque nouvel incident, le même scénario se répète avec une régularité administrative remarquable : aucune victime, aucun suspect identifié, enquête en cours. La formule est devenue un classique du vocabulaire sécuritaire bruxellois, au point de ressembler à une rubrique météorologique.
« Temps variable sur la Région bruxelloise. Risque modéré d’averses et d’échanges de tirs localisés. »
La caricature est volontaire, mais elle traduit un malaise bien réel.
Une violence qui cherche à être entendue
Le fait qu’aucun blessé ne soit à déplorer constitue évidemment une excellente nouvelle. Pourtant, l’absence de victime ne signifie pas l’absence de message.
Dans les milieux criminels, les coups de feu ne servent pas toujours à tuer. Ils peuvent également servir à impressionner, intimider, marquer un territoire ou rappeler une présence. Le bruit devient alors un langage. Une manière de dire : « Nous sommes là », parfois plus efficacement qu’une confrontation directe.
Cette évolution est particulièrement préoccupante pour les services de sécurité. Car lorsqu’une arme est utilisée dans l’espace public, même sans faire de victime, c’est l’autorité de l’État qui se retrouve indirectement mise à l’épreuve.
Chaque balle tirée sans être immédiatement élucidée alimente un sentiment d’impunité. Chaque enquête qui s’éternise nourrit l’impression que certains acteurs opèrent dans des zones grises où la peur circule plus vite que les procès-verbaux.
Bruxelles face à ses contradictions
La capitale belge revendique son statut de métropole internationale, siège d’institutions européennes, carrefour diplomatique et centre décisionnel majeur du continent. Pourtant, à quelques kilomètres des bâtiments où se discutent les grandes stratégies de sécurité européennes, certains quartiers continuent d’être confrontés à des formes de criminalité dont les mécanismes rappellent ceux observés dans d’autres grandes villes touchées par les trafics.
Cette contradiction est devenue l’une des grandes ironies bruxelloises.
D’un côté, des conférences sur la résilience urbaine, la gouvernance et la sécurité collective. De l’autre, des habitants qui se réveillent en consultant les réseaux sociaux pour savoir où les coups de feu ont été entendus pendant la nuit.
Le décalage n’est plus seulement symbolique ; il interroge la capacité des autorités à restaurer durablement un sentiment de sécurité.
Le danger de l’accoutumance
Le véritable risque n’est pas uniquement criminel. Il est également psychologique et politique.
Une société commence à perdre une bataille lorsqu’elle s’habitue à ce qui devrait rester exceptionnel.
Lorsque les habitants cessent de s’indigner parce qu’aucun blessé n’est à déplorer, ils finissent par considérer les tirs comme un simple indicateur parmi d’autres de la vie urbaine. Une nuisance sonore améliorée, en quelque sorte.
Or, une balle perdue n’a jamais signé de contrat garantissant qu’elle évitera toujours les passants.
Samedi soir, personne n’a été blessé à Molenbeek ni à Jette. C’est un soulagement. Mais il serait imprudent d’en faire une raison de se rassurer.
Car dans une ville où les détonations deviennent parfois plus prévisibles que les arrestations, l’absence de victime ne doit pas masquer la présence d’un problème. Elle ne fait que rappeler que, cette fois encore, la chance a tiré plus vite que les auteurs.