Maroc : entre analyse académique et lecture militante, les limites du récit d’Omar Brouksy
Bouchaib El Bazi
La publication, dans Le Soir Belge, d’un entretien réalisé par Baudouin Loos autour du livre Maroc, fin de règne d’Omar Brouksy, relance un débat récurrent sur la nature du système politique marocain. Si toute société démocratique doit accepter la pluralité des analyses et la critique des institutions, encore faut-il que celles-ci reposent sur une approche équilibrée, contextualisée et rigoureusement étayée. Or, l’entretien présenté par Le Soir Belge privilégie une lecture essentiellement politique et pessimiste du Royaume, sans véritable confrontation avec les évolutions institutionnelles, économiques et diplomatiques qui caractérisent le Maroc contemporain.
L’une des principales limites de l’analyse d’Omar Brouksy réside dans la personnalisation excessive du fonctionnement de l’État marocain. Réduire la stabilité du Royaume à la seule personne du Roi Mohammed VI revient à ignorer la consolidation progressive des institutions depuis plusieurs décennies. La Constitution de 2011, le renforcement du rôle du Parlement, l’élargissement des compétences des collectivités territoriales, ainsi que le développement d’autorités constitutionnelles indépendantes témoignent d’une évolution institutionnelle qui dépasse largement une lecture exclusivement monarchique. Certes, la monarchie demeure un acteur central du système politique marocain, mais cette centralité s’inscrit dans un cadre constitutionnel reconnu tant au niveau national qu’international.
L’entretien publié par Baudouin Loos accorde également une place importante aux interrogations relatives à l’état de santé du souverain, laissant entendre qu’il pourrait exister une fragilité du pouvoir. Pourtant, l’histoire institutionnelle du Maroc démontre précisément l’inverse. Malgré les défis sanitaires auxquels le Roi Mohammed VI a été confronté, les institutions de l’État ont continué à fonctionner normalement, les conseils des ministres ont été tenus, les grandes orientations stratégiques ont été poursuivies et les politiques publiques ont été mises en œuvre sans rupture institutionnelle. Dans les monarchies constitutionnelles modernes, la continuité de l’État ne dépend pas exclusivement de la présence médiatique du chef de l’État mais de la solidité des institutions.
Par ailleurs, l’analyse développée dans l’article semble minimiser les acquis diplomatiques du Royaume. Sous le règne de Mohammed VI, le Maroc a considérablement renforcé sa position sur la scène internationale. Le soutien croissant au plan marocain d’autonomie pour le Sahara, la reconnaissance de la souveraineté marocaine par plusieurs partenaires internationaux, l’ouverture de nombreux consulats dans les provinces du Sud ainsi que le retour du Maroc au sein de l’Union africaine illustrent une diplomatie active dont les résultats sont difficilement conciliables avec la thèse d’une prétendue « fin de règne ». Ces avancées témoignent au contraire d’une capacité de projection stratégique rarement observée dans la région.
L’approche retenue par Omar Brouksy tend également à privilégier les épisodes de contestation sociale comme principal indicateur de la situation nationale. Une telle méthode occulte cependant une réalité plus complexe. Les mouvements sociaux existent au Maroc, comme dans l’ensemble des démocraties contemporaines, mais ils traduisent aussi l’existence d’une société civile active, d’espaces de revendication et d’une dynamique d’adaptation des politiques publiques. Faire de ces tensions le signe d’un effondrement imminent du système politique relève davantage de l’interprétation que de la démonstration scientifique.
Enfin, toute analyse sérieuse du Maroc contemporain devrait intégrer les profondes mutations économiques engagées depuis plus de vingt ans : développement des infrastructures, modernisation des ports et des réseaux ferroviaires, transition énergétique, politique industrielle, montée en puissance des investissements étrangers et préparation de la Coupe du monde 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal. Ces transformations constituent des indicateurs objectifs qui invitent à dépasser une grille de lecture exclusivement centrée sur les crises politiques.
La critique du pouvoir est une composante essentielle du débat démocratique. Toutefois, lorsqu’elle prétend décrire l’avenir d’un État, elle doit s’appuyer sur une analyse globale intégrant les dimensions institutionnelles, économiques, diplomatiques et sociales. En présentant principalement les fragilités supposées du Royaume, l’entretien accordé à Le Soir par Baudouin Loos autour du livre d’Omar Brouksy offre une lecture légitime du débat public, mais incomplète. Une compréhension équilibrée du Maroc contemporain exige de reconnaître simultanément les défis auxquels le pays est confronté et les progrès indéniables réalisés sous le règne du Roi Mohammed VI, dont le rôle demeure un facteur de stabilité institutionnelle dans une région marquée par de profondes turbulences.