Algérie : quand la concentration du pouvoir nourrit l’impasse politique et stratégique
Par Bouchaïb El Bazi
En Algérie, la concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif et de la hiérarchie militaire continue de susciter des interrogations sur la nature du système politique, ses priorités et sa capacité à répondre aux attentes d’une population confrontée à des difficultés économiques et sociales persistantes.
Le président Abdelmadjid Tebboune et le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, Saïd Chengriha, occupent une place centrale dans cet édifice. Le premier incarne l’autorité institutionnelle de l’État ; le second représente le poids considérable de l’institution militaire dans les équilibres du pouvoir algérien.
Cette proximité entre pouvoir politique et pouvoir militaire n’est pas nouvelle. Elle constitue même l’une des constantes de l’histoire contemporaine algérienne. Mais elle prend aujourd’hui une dimension particulière à mesure que s’accumulent les interrogations sur les priorités économiques, sociales et diplomatiques du pays.
Une puissance énergétique confrontée à ses propres contradictions
L’Algérie dispose d’atouts considérables : hydrocarbures, ressources minières, position géographique stratégique et potentiel humain important. Pourtant, la disponibilité de ces ressources ne suffit pas à résoudre les difficultés structurelles du pays.
Le chômage des jeunes, les difficultés d’accès à certains services publics, les tensions sur le pouvoir d’achat et le départ d’une partie des diplômés vers l’étranger témoignent d’un malaise qui ne peut être réduit à une simple conjoncture économique.
La question fondamentale devient alors celle de l’utilisation de la rente.
Un État disposant de ressources énergétiques importantes doit-il consacrer une part substantielle de ses capacités financières à renforcer son influence régionale, son appareil militaire et ses alliances extérieures, alors qu’une partie de sa jeunesse réclame davantage de perspectives professionnelles et sociales ?
Ce débat mérite d’être posé sans détour.
Il ne s’agit pas de nier les impératifs de sécurité nationale. L’Algérie évolue dans un environnement régional instable, marqué par les crises au Sahel, les tensions en Libye et les rivalités géopolitiques en Méditerranée. Mais la sécurité d’un État ne se mesure pas uniquement au nombre de ses équipements militaires ou à l’étendue de ses alliances.
Elle se mesure également à la solidité de son économie, à la confiance de sa jeunesse et à la qualité de ses institutions.
La politique étrangère comme instrument de légitimation
Depuis plusieurs années, le discours officiel algérien accorde une place considérable aux questions de souveraineté, d’ingérence étrangère et de rivalités régionales.
Cette rhétorique possède une fonction politique évidente : elle permet de placer les enjeux extérieurs au cœur du débat national.
Dans un tel contexte, la moindre tension diplomatique peut rapidement devenir une question existentielle. Une divergence avec un voisin est présentée comme une menace stratégique ; une critique internationale peut être interprétée comme une tentative de déstabilisation ; un revers diplomatique peut être reformulé dans le langage de la résistance et de la souveraineté.
Cette construction narrative n’est pas propre à l’Algérie. Les régimes politiques utilisent fréquemment la menace extérieure pour renforcer la cohésion intérieure. Mais elle devient problématique lorsqu’elle finit par occulter les difficultés réelles auxquelles sont confrontés les citoyens.
Car une jeunesse sans emploi n’a pas besoin uniquement de discours sur la souveraineté. Elle a besoin d’avenir.
Le voisinage régional au cœur de la stratégie algérienne
La politique régionale d’Alger constitue également une source de préoccupations.
Les relations avec le Maroc restent profondément conflictuelles, tandis que le dossier du Sahara demeure au centre de la rivalité maghrébine. Parallèlement, l’Algérie cherche à préserver son influence dans le Sahel et à maintenir des positions diplomatiques affirmées sur plusieurs crises du Moyen-Orient.
Cette diplomatie active peut être interprétée comme la volonté légitime d’une puissance régionale de défendre ses intérêts.
Mais elle comporte également un risque : celui de consacrer une énergie politique considérable aux rapports de force extérieurs alors que les attentes sociales internes deviennent plus pressantes.
La question n’est donc pas de savoir si l’Algérie doit avoir une politique étrangère ambitieuse. Elle est de savoir quel prix économique et politique le pays est prêt à payer pour cette ambition.
Tebboune et Chengriha : une équation politique révélatrice
La relation entre Abdelmadjid Tebboune et Saïd Chengriha symbolise cette configuration particulière du pouvoir algérien.
Dans les régimes où les institutions civiles disposent d’une autonomie forte, l’armée reste normalement soumise à une autorité politique clairement définie. Dans le cas algérien, l’histoire du pays et le rôle joué par l’institution militaire ont produit une relation beaucoup plus complexe.
Le président dispose de la légitimité constitutionnelle. L’armée demeure, quant à elle, l’une des institutions les plus puissantes de l’État.
Cette réalité nourrit une interrogation essentielle : où se situe réellement le centre de gravité de la décision stratégique algérienne ?
Tant que cette question restera entourée d’opacité, les citoyens comme les observateurs étrangers auront du mal à comprendre les mécanismes qui déterminent certaines grandes orientations du pays.
L’âge n’est pas le problème. L’immobilisme peut le devenir.
Il serait intellectuellement réducteur d’expliquer les difficultés du pouvoir algérien par l’âge de ses dirigeants. L’expérience, la longévité politique ou militaire ne constituent évidemment pas en elles-mêmes des signes d’incapacité.
Le véritable problème est ailleurs.
Il réside dans la possibilité qu’un système politique durablement dominé par les mêmes élites finisse par développer une vision du monde qui peine à intégrer les transformations profondes de la société.
La nouvelle génération algérienne n’est plus celle des années 1970 ou 1980. Elle est connectée au monde, informée en temps réel, confrontée aux mêmes standards sociaux que les jeunes Européens ou d’autres sociétés méditerranéennes.
Elle compare. Elle observe. Elle questionne.
Et surtout, elle accepte de moins en moins que les difficultés quotidiennes soient systématiquement expliquées par l’existence d’ennemis extérieurs.
L’ennemi extérieur ne peut pas tout expliquer
C’est probablement là que se trouve la principale faiblesse du discours politique algérien.
À force de présenter l’environnement régional comme une succession de complots, de menaces et d’hostilités, le pouvoir prend le risque de détourner le débat des responsabilités internes.
Or aucun pays ne peut éternellement attribuer ses difficultés à ses voisins.
Le Maroc, la France, Israël, les puissances occidentales ou les évolutions géopolitiques internationales ne peuvent expliquer à eux seuls les insuffisances administratives, le chômage, les difficultés du système éducatif, les problèmes de gouvernance ou les frustrations économiques d’une société.
Un État souverain doit être capable de regarder ses propres faiblesses avec la même lucidité qu’il observe celles de ses adversaires.
Une rente qui ne garantit plus la stabilité
Le paradoxe algérien est finalement celui d’un pays riche en ressources mais confronté à des attentes sociales qui ne cessent de croître.
La rente énergétique peut financer des infrastructures, soutenir le budget et maintenir certains mécanismes sociaux. Elle ne peut cependant pas remplacer durablement une économie productive, diversifiée et créatrice d’emplois.
Elle ne peut pas davantage acheter indéfiniment la confiance d’une génération qui souhaite participer à la construction de son avenir.
L’Algérie se trouve donc devant un choix stratégique.
Continuer à privilégier une logique de puissance, de confrontation régionale et de sécurisation du régime, ou accélérer la transformation économique et institutionnelle susceptible de donner à sa population davantage de perspectives.
Ce choix ne concerne pas uniquement Abdelmadjid Tebboune ou Saïd Chengriha.
Il concerne l’avenir de tout un pays.
Le véritable défi algérien est intérieur
L’Algérie n’a pas besoin d’un ennemi permanent pour justifier son existence politique. Elle dispose déjà d’une histoire, d’une identité, de ressources et d’une position géographique qui lui confèrent une importance majeure en Afrique du Nord et en Méditerranée.
Son véritable défi n’est donc peut-être pas de convaincre le monde de sa puissance.
Il est de convaincre sa propre jeunesse que cette puissance peut améliorer concrètement sa vie.
Un pays ne devient pas une puissance simplement parce qu’il dispose d’une armée importante, d’hydrocarbures ou d’une diplomatie offensive. La véritable puissance se mesure aussi à la qualité de ses institutions, à la confiance de ses citoyens, à la capacité de son économie à créer des emplois et à la possibilité pour sa jeunesse de construire son avenir sans être obligée de regarder constamment vers l’étranger.
C’est à cette réalité que le pouvoir algérien devra, tôt ou tard, répondre.
Et aucune rhétorique sur les ennemis extérieurs ne pourra indéfiniment remplacer cette réponse.