Bruxelles face aux fusillades : l’urgence sécuritaire impose de dépasser les frontières institutionnelles

Bouchaib El Bazi

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Par-delà le « Gold Commander », la question centrale reste celle de la capacité des pouvoirs publics à reprendre durablement le contrôle des territoires confrontés à la violence liée au trafic de stupéfiants.

Les fusillades qui se succèdent à Bruxelles ne constituent plus une série d’incidents isolés. Elles révèlent une transformation plus profonde du paysage criminel bruxellois, dans lequel les rivalités entre réseaux liés au trafic de drogue se traduisent désormais par une violence visible dans l’espace public. Face à cette situation, les autorités bruxelloises ont décidé de franchir un cap en plaçant, avec effet immédiat, les six zones de police sous un commandement opérationnel unique, baptisé « Gold Commander ».

Cette décision intervient alors que la Région bruxelloise fonctionne encore avec six zones de police distinctes, chacune disposant de sa propre organisation et de son propre chef de corps. L’objectif affiché est pragmatique : permettre une mobilisation plus rapide des moyens, améliorer la circulation de l’information et concentrer les forces là où les tensions criminelles sont les plus fortes.

Une réponse opérationnelle à une criminalité qui ne connaît pas les frontières communales

Le dispositif annoncé prévoit notamment une mobilisation renforcée des unités spécialisées, une meilleure coordination des équipes, un recours accru aux brigades canines ainsi qu’un renforcement de la présence policière dans les quartiers concernés, en particulier durant les soirées et les nuits. Les enquêteurs doivent également disposer de moyens supplémentaires pour identifier les réseaux criminels et s’attaquer à leur organisation.

Sur le terrain, cette logique répond à une difficulté bien connue : les réseaux criminels ne raisonnent pas en fonction des limites administratives des communes ou des zones de police. Une enquête peut commencer à Anderlecht, conduire à Saint-Gilles, se poursuivre à Molenbeek ou ailleurs dans la capitale. La fragmentation institutionnelle peut alors devenir un handicap lorsqu’elle ralentit le partage d’informations ou la mobilisation de moyens spécialisés.

C’est précisément l’un des arguments avancés depuis plusieurs années en faveur d’une réforme structurelle de la police bruxelloise. La législation fédérale prévoit désormais la création d’une zone de police unique à Bruxelles, destinée à remplacer les six zones existantes.

Mais le « Gold Commander » ne constitue pas encore cette fusion. Il s’agit avant tout d’un mécanisme opérationnel permettant aux six structures existantes de fonctionner temporairement sous une même coordination pour répondre à l’urgence.

Une réforme structurelle déjà engagée

Le paradoxe est évident : alors que les autorités cherchent aujourd’hui à imposer davantage de coordination face à la violence criminelle, une réforme visant précisément à créer une police bruxelloise unifiée est déjà en cours.

La future organisation prévoit un corps unique, tout en maintenant une dimension territoriale destinée à préserver la proximité avec les habitants. Le projet prévoit notamment neuf divisions territoriales, afin de tenter de concilier deux impératifs souvent présentés comme contradictoires : disposer d’un commandement capable d’agir à l’échelle de toute la capitale et conserver une police suffisamment proche des réalités locales.

Cette évolution pose néanmoins une question essentielle : la réorganisation institutionnelle suffira-t-elle à répondre à une criminalité dont les ressorts dépassent largement le seul fonctionnement des services de police ?

La réponse est probablement négative.

Le problème n’est pas seulement policier

La multiplication des fusillades est le symptôme d’un marché criminel structuré autour de la drogue, de ses circuits financiers, de ses réseaux logistiques et de ses capacités de recrutement. La police peut intervenir, interpeller et démanteler certaines équipes. Mais si les organisations criminelles disposent constamment de nouvelles recrues, de nouvelles sources de financement et de nouvelles infrastructures, l’effet des opérations risque de rester temporaire.

Les bourgmestres de Saint-Gilles, Anderlecht et Forest l’ont d’ailleurs rappelé en demandant un véritable plan fédéral contre la « guerre de la drogue », estimant que le phénomène dépasse désormais le cadre strictement local.

Cette dimension fédérale est fondamentale. Le trafic de stupéfiants ne s’arrête ni aux frontières de Bruxelles ni à celles de la Belgique. Les filières d’approvisionnement, les flux financiers et les connexions entre groupes criminels exigent une coopération beaucoup plus étroite entre police locale, police judiciaire fédérale, douanes, justice et services spécialisés.

Les caméras et les drones ne remplaceront pas l’enquête

La centralisation des images de vidéosurveillance et le développement annoncé de l’utilisation des drones peuvent améliorer considérablement la capacité de réaction des forces de l’ordre. Mais la technologie ne constitue qu’un instrument.

Une caméra peut documenter une fusillade. Un drone peut fournir une vision tactique d’un quartier. Une unité canine peut accélérer certaines recherches. Aucun de ces outils ne permet cependant, à lui seul, de comprendre la structure financière d’un réseau, d’identifier ses commanditaires ou de démanteler durablement son organisation.

C’est pourquoi la demande de moyens supplémentaires pour la police judiciaire fédérale revêt une importance particulière. La véritable bataille ne se joue pas uniquement dans la rue, au moment où retentissent les coups de feu. Elle se joue aussi dans les enquêtes longues, le renseignement criminel, le suivi financier et l’identification des acteurs qui organisent les trafics.

Le retour de la question des places en centres fermés

La demande de nouvelles places en centres fermés, formulée parallèlement au renforcement des dispositifs policiers, montre également que les autorités souhaitent traiter la sécurité comme une chaîne allant de l’intervention policière à la réponse judiciaire et administrative.

Mais cette approche appelle une distinction claire. La lutte contre le crime organisé ne peut être confondue avec une politique générale d’éloignement des personnes en situation irrégulière. La priorité doit rester l’identification des individus impliqués dans les réseaux criminels, la poursuite de leurs responsables et la confiscation des bénéfices tirés du trafic.

Autrement dit, l’efficacité d’une politique de sécurité se mesure moins au nombre d’opérations annoncées qu’à sa capacité à désorganiser durablement les structures criminelles.

Une crise qui dépasse le seul enjeu sécuritaire

Derrière chaque fusillade, il y a des victimes, des habitants qui renoncent à certaines habitudes, des commerçants qui voient leur quartier se dégrader et des policiers confrontés à une pression croissante. Le gouvernement fédéral a lui-même reconnu la gravité de l’impact de la criminalité organisée et de la violence liée à la drogue sur la population.

Bruxelles se trouve donc à un moment charnière.

Le commandement unique constitue une réponse immédiate. La future fusion des zones représente une réponse institutionnelle. Mais ni l’une ni l’autre ne suffira si elles ne s’accompagnent pas d’une politique cohérente de lutte contre les réseaux criminels, d’un renforcement durable de la justice et d’une politique de prévention capable de réduire le recrutement de nouveaux acteurs.

La capitale n’a pas seulement besoin de davantage de policiers dans ses rues. Elle a besoin d’une stratégie capable de relier renseignement, enquête, justice, prévention et coopération internationale.

Car le véritable enjeu n’est pas de gagner la prochaine nuit face aux fusillades. Il est de faire en sorte que, demain, les réseaux qui les rendent possibles ne disposent plus de la capacité de les organiser.

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