Crack à Bruxelles : une crise urbaine qui dépasse désormais la seule question de la sécurité

Bouchaib El Bazi

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De Matongé à la Porte de Hal, en passant par Ribaucourt et plusieurs stations de métro, la consommation visible de crack s’installe dans l’espace public bruxellois. Riverains, commerçants et acteurs de terrain alertent sur une situation qui, au-delà des enjeux sécuritaires, révèle une crise sociale et sanitaire plus profonde.

À Bruxelles, le phénomène n’est plus cantonné à quelques lieux identifiés. Dans plusieurs quartiers de la capitale, la consommation de crack s’est progressivement inscrite dans le paysage urbain, au point de susciter une inquiétude croissante chez les habitants et les professionnels.

Les témoignages recueillis dans différents secteurs — notamment à Matongé, à la Porte de Hal, à Ribaucourt ou encore aux abords de certaines stations de métro — décrivent une présence de plus en plus visible de consommateurs en situation de grande précarité. Certains sont installés dans les espaces publics, parfois pendant de longues périodes, tandis que d’autres se déplacent d’un quartier à l’autre au gré des interventions policières ou des possibilités de consommation.

Cette réalité ne relève toutefois pas uniquement d’un problème d’ordre public. Une étude réalisée par l’Université de Gand et l’Observatoire de safe.brussels souligne que la consommation de crack dans l’espace public est étroitement liée au sans-abrisme, à la pauvreté et aux difficultés d’accès aux dispositifs sociaux et sanitaires. 

Des quartiers confrontés à une dégradation du cadre de vie

À Matongé, des habitants et des commerçants décrivent une situation devenue particulièrement préoccupante. La consommation de stupéfiants, notamment de crack, s’accompagne parfois de comportements jugés agressifs, de regroupements et d’une dégradation du sentiment de sécurité.

Le problème dépasse désormais les frontières d’un seul quartier. Ribaucourt, la Porte de Hal, Saint-Gilles, Porte de Namur ou encore certaines stations de métro sont régulièrement citées parmi les espaces confrontés à une consommation visible.

Les autorités bruxelloises ont d’ailleurs identifié plusieurs secteurs comme des « hotspots » dans le cadre de leur stratégie de lutte contre les nuisances liées au trafic et à la consommation de drogues. Matongé, Porte de Hal et Ribaucourt figurent notamment parmi ces zones prioritaires. 

Pour les riverains, la question est devenue celle de l’équilibre entre sécurité, tranquillité publique et prise en charge des personnes dépendantes. La fermeture ou le déplacement d’un lieu de consommation peut produire un effet immédiat, mais ne fait pas nécessairement disparaître le phénomène : celui-ci se déplace souvent vers un autre espace.

Une consommation de plus en plus visible

Les chiffres disponibles confirment l’ampleur du phénomène. Selon safe.brussels, 74 % du public accueilli par l’asbl Transit déclarait avoir consommé du crack en 2024, contre 72 % en 2023 et 67 % en 2022. La même source fait état de 77 238 pipes d’inhalation distribuées par les organisations spécialisées en 2024, soit une progression de 22 % en un an. 

Ces données ne signifient pas que l’ensemble des consommateurs se trouvent dans la rue. Elles montrent néanmoins l’évolution d’un phénomène qui touche particulièrement des personnes confrontées à une forte vulnérabilité sociale.

Dans certains cas, la consommation publique devient ainsi le symptôme visible d’une accumulation de difficultés : absence de logement stable, isolement, précarité financière, rupture avec les structures d’accompagnement et dépendance sévère.

La réponse sécuritaire ne peut pas être la seule réponse

Face à cette situation, les autorités ont renforcé les dispositifs de contrôle dans les quartiers considérés comme prioritaires. Des mesures administratives spécifiques ont notamment été adoptées en 2026 dans plusieurs secteurs bruxellois confrontés à des problèmes liés au trafic, à la vente et à la consommation de drogues. 

La police poursuit parallèlement les opérations ciblées. À Matongé, une opération menée en février 2026 a notamment abouti à la saisie de cocaïne et de cannabis et à l’interpellation de deux suspects. 

Mais la répression du trafic et la prise en charge des consommateurs constituent deux problématiques différentes. Les confondre reviendrait à traiter uniquement la manifestation visible d’un phénomène dont les causes sont beaucoup plus complexes.

Bruxelles a d’ailleurs développé une autre approche avec les salles de consommation à moindre risque. Le dispositif LINKup, ouvert à proximité de Ribaucourt, permet aux usagers de consommer dans un environnement encadré et d’accéder parallèlement à un accompagnement social et sanitaire. Selon Iriscare, l’objectif est également de réduire la consommation dans l’espace public et les nuisances qui l’accompagnent. 

Une question politique qui dépasse le débat sécuritaire

Le véritable défi pour Bruxelles consiste désormais à éviter deux écueils : banaliser une consommation devenue de plus en plus visible, ou considérer la seule présence des consommateurs comme un problème de sécurité.

Les habitants ont légitimement droit à des quartiers sûrs, propres et accessibles. Les commerçants doivent pouvoir exercer leur activité dans des conditions normales. Mais les personnes dépendantes ne peuvent pas davantage être réduites à leur comportement dans l’espace public.

La progression du crack dans certains quartiers bruxellois pose donc une question plus fondamentale : quelle politique la capitale entend-elle mettre en place pour agir simultanément sur le trafic, la consommation, la précarité, le logement, la santé mentale et l’accès aux soins ?

L’enjeu n’est plus simplement de savoir comment faire disparaître les consommateurs d’un parc, d’une station de métro ou d’une rue. Il s’agit de déterminer comment empêcher que le problème ne soit simplement déplacé quelques centaines de mètres plus loin.

À Bruxelles, la crise du crack apparaît ainsi comme le révélateur d’une fragilité urbaine plus large. La réponse devra nécessairement dépasser le seul registre policier et associer sécurité, santé publique, accompagnement social et politique du logement. C’est à cette condition que la capitale pourra espérer reprendre durablement le contrôle de ses espaces publics, sans se contenter d’en déplacer les difficultés.

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