Quand Bruxelles fait payer le passé : ces redevances de stationnement qui ressurgissent des années plus tard
Intisar Azmizam
À Bruxelles, il ne suffit plus toujours de se souvenir d’où l’on a garé sa voiture. Il faudrait aussi se rappeler, plusieurs années après, si l’on avait reçu une redevance, si on l’avait payée et, surtout, si l’administration avait réellement réussi à vous en informer. Une situation qui soulève des questions sérieuses sur l’efficacité du recouvrement administratif — et offre au passage une étonnante leçon sur la capacité de certains dossiers à défier le temps.
Il y a des lettres que l’on attend avec impatience : une bonne nouvelle, une invitation, un remboursement.
Et puis il y a celles qui arrivent plusieurs années après les faits et vous donnent l’impression que votre boîte aux lettres vient d’ouvrir une faille spatio-temporelle.
À Bruxelles, certains automobilistes découvrent actuellement cette deuxième catégorie.
Des rappels de redevances de stationnement, parfois liés à des faits remontant à 2021, 2022 ou 2023, arrivent aujourd’hui chez leurs destinataires. Certains dossiers portent même sur plusieurs années et peuvent représenter plusieurs courriers successifs.
Le plus surprenant n’est pas nécessairement de devoir payer une redevance oubliée.
C’est de devoir se souvenir d’une redevance dont on ne se souvient pas avoir jamais été informé.
Une contravention qui aurait pris le temps de mûrir
L’un des témoignages rapportés dans la presse est particulièrement révélateur : un automobiliste affirme avoir reçu près d’une trentaine de demandes de paiement, dont l’une concernant une redevance datant de 2021.
À ce stade, la question dépasse largement celle du stationnement.
Car comment demander à un citoyen, plusieurs années plus tard, de reconstituer une situation administrative qui appartient désormais à une autre période de sa vie ?
La voiture a peut-être changé de propriétaire. Le véhicule a pu être remplacé. L’adresse a pu évoluer. Le conducteur peut avoir déménagé, changé de travail ou simplement oublié ce qui s’était passé un matin ordinaire de 2021. Mais, apparemment, la redevance, elle, n’a pas oublié.
Elle dormait quelque part dans les méandres administratifs, attendant patiemment son grand retour.
L’administration a une mémoire d’éléphant, le citoyen une mémoire humaine
La Ville de Bruxelles rappelle que ces rappels concernent des redevances qui auraient déjà fait l’objet d’un premier envoi à l’époque et que le délai légal permet, dans certaines situations, d’effectuer des rappels plusieurs années après la redevance initiale.
Juridiquement, le dossier peut donc être défendable. Mais la légalité ne devrait pas mettre fin au débat.
Car une administration moderne ne se mesure pas uniquement à sa capacité à réclamer. Elle se mesure également à sa capacité à informer, expliquer et démontrer.
Lorsqu’un citoyen reçoit une demande plusieurs années après les faits, il est légitime qu’il demande : quand le premier courrier a-t-il été envoyé ? À quelle adresse ? Par quel moyen ? Que contenait-il ? Pourquoi n’a-t-il pas été reçu ? Et pourquoi le rappel intervient-il seulement maintenant ?
Ce ne sont pas des questions de mauvaise foi. Ce sont des questions de bonne administration. Le stationnement version « machine à remonter le temps »
La scène prête presque à sourire. En 2021, un automobiliste gare sa voiture. Quelques années passent. La voiture n’est peut-être plus là. Le quartier a changé. Les tarifs ont évolué. Le conducteur a probablement oublié cette journée depuis longtemps.
Et soudain, une enveloppe arrive :
« Bonjour, souvenez-vous de ce que vous avez fait il y a plusieurs années ? »
Voilà une nouvelle forme de service public : la réactivation de souvenirs administratifs.
On connaissait les rappels, les relances et les mises en demeure. Bruxelles semble désormais nous rappeler que certaines dettes disposent également d’un remarquable sens de la patience.
Le citoyen, lui, découvre qu’il aurait peut-être dû conserver pendant des années chaque preuve de stationnement, chaque reçu et chaque courrier, au cas où une redevance déciderait de revenir d’entre les archives.
Le véritable problème n’est pas le montant Il serait facile de réduire cette affaire à quelques dizaines d’euros. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Le véritable enjeu est celui de la confiance entre le citoyen et l’administration.
Personne ne conteste sérieusement le principe selon lequel une redevance légalement due doit être payée. Mais encore faut-il que le citoyen puisse comprendre pourquoi elle lui est réclamée, disposer des informations nécessaires et, le cas échéant, exercer effectivement son droit de contestation.
Plus le temps passe, plus cette exigence devient importante.
Car réclamer aujourd’hui une somme liée à une situation vieille de plusieurs années n’est pas comparable à envoyer un rappel quelques semaines après les faits.
La distance temporelle modifie la capacité du citoyen à vérifier, contester ou simplement se souvenir. Une administration efficace ne devrait pas être une chasse au trésor
La Ville indique que les automobilistes concernés peuvent contacter le service du stationnement afin d’obtenir des explications et faire examiner leur situation.
C’est précisément ce qu’il faut faire.
Mais l’épisode pose une question plus large : pourquoi attendre plusieurs années pour engager un recouvrement qui aurait pu être réglé beaucoup plus simplement au moment des faits ?
À l’heure où les administrations disposent de systèmes informatiques capables de stocker, croiser et retrouver des quantités considérables de données, le retard administratif paraît d’autant plus difficile à comprendre.
Le numérique devait accélérer l’administration. Il ne faudrait pas qu’il serve simplement à lui permettre de se souvenir plus longtemps.
Bruxelles peut réclamer. Elle doit aussi expliquer.
Cette affaire ne devrait donc pas être traitée uniquement comme une succession de dossiers individuels.
Elle mérite un examen plus large des mécanismes de notification, de suivi et de recouvrement des redevances de stationnement.
Car une administration efficace n’est pas celle qui retrouve, dix ans plus tard, le moindre euro qui lui serait dû. C’est celle qui évite surtout que le citoyen découvre, des années après, qu’un problème administratif existait.
À Bruxelles, certains automobilistes pensaient avoir laissé leur voiture derrière eux. Ils découvrent aujourd’hui qu’ils avaient aussi laissé une redevance.
La voiture, elle, a continué son chemin. La redevance, manifestement, avait décidé de prendre son temps.