Les voix perdues de 2024 : comment la fragmentation de la gauche a ouvert la voie au MR et à l’Arizona

Bouchaib El Bazi

Et si certaines des réformes aujourd’hui contestées par les travailleurs, les chômeurs et une partie des bénéficiaires de la sécurité sociale trouvaient, indirectement, une partie de leur origine dans le scrutin du 9 juin 2024 ? La question peut sembler provocatrice. Elle mérite pourtant d’être posée à la lumière du rapport de forces issu des urnes.

Les élections fédérales et régionales de 2024 ont profondément redessiné le paysage politique belge. En Wallonie, le MR s’est imposé comme première force au Parlement wallon avec 29,61 % des suffrages et 26 sièges, devant le PS, crédité de 23,22 % et 19 sièges. Le PTB, avec 12,10 % des voix, a obtenu huit sièges.

À Bruxelles, le paysage est encore plus fragmenté. Dans le groupe linguistique francophone du Parlement bruxellois, le MR est arrivé en tête avec 25,95 % des suffrages et 20 sièges. Le PS a recueilli 22,05 % et 16 sièges, tandis que le PTB a obtenu 20,92 % et 15 sièges. Dans le groupe néerlandophone, Team Fouad Ahidar a, pour sa part, créé la surprise en remportant trois sièges.

Ces résultats ne permettent évidemment pas d’affirmer que les électeurs du PTB ou de Team Fouad Ahidar auraient mécaniquement voté pour le PS en leur absence. Une telle lecture serait électoralement hasardeuse. Ils montrent cependant une réalité politique difficile à ignorer : l’ancien espace électoral de la gauche s’est considérablement fragmenté.

Le paradoxe d’un électorat progressiste dispersé

Pendant plusieurs décennies, le PS a occupé une position centrale dans l’électorat populaire francophone. En 2024, cette domination a été sérieusement entamée.

Le PTB a capté une part importante du vote contestataire à gauche, en particulier auprès d’électeurs sensibles aux questions de pouvoir d’achat, de salaires, de pensions et de conditions de travail. À Bruxelles, Team Fouad Ahidar a également réussi à mobiliser une partie d’un électorat qui ne se reconnaissait plus dans les formations traditionnelles.

Cette recomposition ne signifie pas que ces électeurs auraient nécessairement choisi le PS. Elle signifie plutôt que le PS n’est plus en mesure de considérer l’électorat populaire comme un bloc acquis.

Les chiffres bruxellois illustrent particulièrement bien cette nouvelle réalité : 101.157 voix pour le MR, 85.929 pour le PS et 81.542 pour le PTB. Trois forces se retrouvent ainsi à quelques dizaines de milliers de voix les unes des autres, dans un paysage où aucun parti francophone ne peut prétendre représenter à lui seul l’ensemble de l’électorat progressiste.

Le PTB est désormais une force parlementaire incontournable. Mais sa progression électorale ne s’est pas traduite par une capacité à constituer une majorité fédérale. C’est là que réside l’un des paradoxes du scrutin.

Une partie des électeurs souhaitant rompre avec les politiques libérales a renforcé des formations situées à gauche du PS, mais sans parvenir à inverser le rapport de forces qui allait déterminer la future coalition fédérale.

Le MR, bénéficiaire d’un nouveau rapport de forces

Dans cette nouvelle configuration, le MR a réussi à consolider sa position.

En Wallonie, sa première place devant le PS a constitué l’un des principaux enseignements du scrutin régional. À Bruxelles également, le parti libéral est arrivé en tête du groupe francophone.

Cette victoire ne peut évidemment pas être réduite à la division de la gauche. Le MR a bénéficié de sa propre dynamique électorale, de son implantation, de son discours politique et du contexte général dans lequel s’est déroulée la campagne.

Mais la fragmentation de son principal espace concurrent a incontestablement modifié le paysage.

La politique électorale obéit parfois à une mécanique paradoxale : on peut renforcer son camp idéologique sans pour autant renforcer sa capacité à gouverner.

C’est précisément ce qui s’est produit à gauche.

Le PS a perdu une partie de son poids. Le PTB a progressé. De nouvelles formations ont émergé. Mais aucune de ces forces n’a été en mesure de transformer cette addition de mécontentements en majorité gouvernementale.

De la sanction électorale à l’Arizona

Le résultat du 9 juin a finalement contribué à créer les conditions politiques permettant la formation du gouvernement Arizona, dirigé par Bart De Wever.

La coalition fédérale a engagé un vaste programme de réformes portant notamment sur le chômage, les pensions, le marché du travail, la fiscalité, la migration, la sécurité et la défense.

Parmi les mesures les plus sensibles figure la limitation dans le temps des allocations de chômage. Le principe d’un chômage indemnisé sans limite temporelle stricte a été profondément remis en question. La durée maximale d’indemnisation est désormais fixée à deux ans, avec une mise en œuvre progressive et plusieurs exceptions.

Pour le gouvernement, cette réforme doit favoriser le retour vers l’emploi et augmenter le taux d’activité. Pour les syndicats et les formations de gauche, elle risque au contraire de fragiliser les personnes les plus éloignées du marché du travail et de déplacer une partie de la charge financière vers les Régions et les CPAS.

Le débat est loin d’être clos.

Un agenda qui dépasse largement la question du chômage La réforme du chômage n’est que l’une des pièces du programme de l’Arizona.

Le gouvernement a également engagé une réforme des pensions, avec une volonté affichée de renforcer le lien entre carrière professionnelle et droits à la retraite. Des mécanismes de bonus-malus et différentes adaptations du système sont au cœur de cette réforme.

Sur le marché du travail, l’Arizona veut accroître la flexibilité et favoriser les dispositifs permettant de cumuler davantage revenus professionnels et activité complémentaire. Le régime des flexi-jobs a notamment été élargi.

La politique fiscale connaît également des changements, avec un accent mis sur la lutte contre la fraude et plusieurs adaptations touchant les entreprises et les particuliers.

Le gouvernement veut parallèlement réduire certaines charges pesant sur le travail afin de soutenir l’emploi et la compétitivité des entreprises.

Sur le plan social, l’un des enjeux majeurs sera de savoir si ces réformes produiront effectivement davantage d’emplois ou si elles se traduiront surtout par un transfert de personnes du régime du chômage vers d’autres mécanismes d’aide sociale.

Pensions, santé, défense et sécurité

L’Arizona a également placé la défense au centre de ses priorités. La Belgique a accéléré l’augmentation de ses dépenses militaires afin de respecter ses engagements au sein de l’OTAN.

Dans le domaine de la sécurité, des moyens supplémentaires ont été prévus pour renforcer notamment les services de sécurité, la cybersécurité et la politique de retour.

Le gouvernement veut également s’attaquer à la surpopulation carcérale, notamment en accélérant le retour de certains détenus étrangers qui ne disposent pas d’un droit de séjour en Belgique.

Dans les soins de santé, l’objectif affiché est de maintenir le financement du secteur tout en maîtrisant la progression des dépenses.

Sur le front migratoire, la politique s’est durcie : conditions du regroupement familial, accès à l’accueil, procédures d’asile et politique de retour font partie des domaines dans lesquels l’Arizona entend renforcer les restrictions.

La question que la gauche devra affronter

Deux ans après le scrutin de 2024, une question demeure : la gauche belge a-t-elle tiré les conséquences de cette fragmentation ?

Le PS doit comprendre pourquoi une partie de son électorat historique a choisi d’autres formations. Le PTB, de son côté, doit répondre à une question tout aussi importante : que vaut une progression électorale si elle ne permet pas de peser suffisamment sur la composition du pouvoir ?

Quant aux nouvelles formations, leur succès démontre qu’un espace existe pour une offre politique alternative. Mais leur capacité à transformer ce succès en influence gouvernementale reste à démontrer.

Il serait injuste de faire porter aux électeurs la responsabilité de la politique menée par l’Arizona. Dans une démocratie, chaque bulletin exprime d’abord une conviction, une colère, une préférence ou un choix politique.

Mais les élections ont aussi des conséquences collectives.

C’est toute l’ambiguïté du scrutin de 2024 : des électeurs ont voulu sanctionner les partis traditionnels et exprimer leur rejet des politiques libérales ; le résultat institutionnel a pourtant permis l’arrivée au pouvoir d’une coalition qui assume précisément une orientation plus stricte sur le marché du travail, les finances publiques, les pensions et la migration.

Le véritable débat n’est donc pas de savoir si les voix du PTB ou de Team Fouad Ahidar étaient des « voix perdues ». Elles ne l’étaient pas pour ceux qui les ont exprimées.

Elles peuvent en revanche être considérées comme des voix qui n’ont pas produit l’effet politique recherché par une partie de leurs électeurs.

Et c’est peut-être là que se trouve la principale leçon du 9 juin 2024 : dans un système politique fragmenté comme celui de la Belgique, gagner des voix ne suffit pas toujours. Encore faut-il être capable de transformer ces voix en rapport de forces, puis en majorité.

En attendant, l’Arizona gouverne, et ses réformes commencent à produire leurs effets. Pour les travailleurs, les chômeurs et les bénéficiaires de la sécurité sociale, la question n’est plus seulement de savoir qui a gagné les élections de 2024.

Elle est désormais de savoir qui paiera le prix politique et social de cette victoire.

 

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