Crise à Ceuta : en protégeant Rabat, Sánchez s’expose à une tempête politique
Bouchaib El Bazi
À Ceuta, la crise migratoire est devenue une crise politique. Et, pour Pedro Sánchez, l’enjeu ne se limite désormais plus au contrôle d’une frontière particulièrement sensible : il concerne directement la cohérence de la politique espagnole à l’égard du Maroc.
Dans sa première intervention publique d’ampleur depuis les événements du 30 juillet, le chef du gouvernement espagnol a adopté une position sans ambiguïté. Madrid ne dispose, selon lui, d’aucun élément permettant d’établir une implication des autorités marocaines dans l’arrivée massive de migrants à Ceuta.
Sánchez affirme au contraire que la coopération avec Rabat demeure « franchement positive ». Une ligne défendue avec constance, alors même qu’elle place le Parti socialiste espagnol dans une position de plus en plus délicate face à une opposition qui réclame des explications et met en cause la stratégie migratoire du gouvernement.
Le Maroc écarté, la désinformation mise en accusation
Pour Pedro Sánchez, les événements de Ceuta doivent être replacés dans un contexte plus large. Le différentiel économique entre les deux rives de la frontière constitue, selon lui, l’un des principaux moteurs de la pression migratoire.
À ce facteur structurel s’ajoute celui de la désinformation. Des messages diffusés sur les réseaux sociaux auraient laissé croire aux candidats à l’exil que les personnes atteignant le territoire espagnol à la nage ne pourraient pas être renvoyées. Le gouvernement espagnol estime que ces informations ont pu être exploitées par des réseaux criminels afin d’accélérer les départs.
Sánchez a également évoqué la circulation de contenus attribués à différents acteurs internationaux, notamment la Russie, Israël et l’extrême droite transnationale. La Commission européenne avait, de son côté, alerté début août sur la propagation de campagnes de désinformation liées à la crise.
Mais cette explication ne répond pas à toutes les interrogations.
Le journaliste spécialisé du Maghreb Ignacio Cembrero estime notamment que la désinformation ne permet pas, à elle seule, d’expliquer l’ampleur du phénomène. Plusieurs témoignages de migrants font état d’un contrôle limité ou inexistant avant leur départ vers Ceuta. Ce point alimente le débat sur le rôle joué par les dispositifs de surveillance marocains le jour des arrivées massives.
Il convient toutefois de distinguer les témoignages et les interprétations des éléments susceptibles d’établir une responsabilité institutionnelle. À ce stade, l’affirmation d’une implication directe des autorités marocaines demeure contestée par Madrid.
Une coopération qui devient un problème intérieur
Le paradoxe de Sánchez est là : la relation avec Rabat est présentée comme un succès diplomatique, mais elle devient simultanément un sujet de fragilité politique.
Depuis plusieurs années, l’Espagne a fait du Maroc un partenaire essentiel dans la lutte contre l’immigration irrégulière, les réseaux de passeurs et diverses formes de criminalité transfrontalière. Cette coopération répond à un impératif géographique évident : Ceuta et Melilla constituent les seules frontières terrestres de l’Union européenne avec le continent africain.
Mais toute dépendance stratégique comporte une contrepartie. Lorsqu’une crise éclate, la question n’est plus seulement de savoir si la coopération fonctionne ; elle devient celle de savoir dans quelle mesure Madrid conserve la maîtrise de sa propre politique migratoire.
La situation des migrants encore présents à Ceuta illustre cette difficulté. Les estimations varient sensiblement, tandis que le retour des ressortissants non marocains et la prise en charge des mineurs non accompagnés soulèvent des problématiques distinctes, à la fois diplomatiques, juridiques et humanitaires.
Pourquoi Sánchez prend-il un tel risque ?
La question est désormais au centre du débat politique espagnol.
Pour Pablo Simón, politologue à l’Université Carlos III de Madrid, la défense particulièrement ferme de Rabat pourrait coûter politiquement au président du gouvernement. Le PSOE se retrouverait dans une position inhabituelle : celle d’un parti au pouvoir qui refuse de reprendre les accusations formulées par une grande partie de l’opposition contre le Maroc.
Plusieurs explications sont avancées.
La première renvoie à la crise de mai 2021, lorsque près de 10 000 personnes avaient rejoint Ceuta en quelques jours. Cet épisode avait profondément marqué les autorités espagnoles et démontré la dimension stratégique de la frontière marocaine.
La seconde tient à la volonté de préserver un partenariat considéré comme indispensable. Pour Madrid, une détérioration brutale des relations avec Rabat pourrait avoir des conséquences immédiates sur la gestion des flux migratoires et sur la coopération sécuritaire.
Une troisième hypothèse, beaucoup plus sensible, concerne l’affaire Pegasus. En 2022, l’Espagne avait annoncé que les téléphones de Pedro Sánchez et de plusieurs membres de son gouvernement avaient été infectés par ce logiciel espion. Des soupçons avaient alors été dirigés vers le Maroc, sans qu’une responsabilité judiciaire définitive de Rabat dans cette affaire puisse être présentée comme établie.
Évoquer cette hypothèse aujourd’hui relève donc davantage de l’analyse politique que du constat factuel.
Le traumatisme de 2021 pèse toujours
Pour Ignacio Cembrero, la crise actuelle ne peut être comprise sans revenir à l’épisode de 2021. À l’époque, l’arrivée massive de migrants avait provoqué une véritable onde de choc à Madrid.
L’événement avait surtout révélé une réalité géopolitique que les responsables espagnols ne pouvaient plus ignorer : la gestion de la frontière sud de l’Europe dépend, dans une certaine mesure, de la coopération d’un État tiers.
Depuis, Madrid a privilégié le rapprochement avec Rabat, faisant du royaume l’un des piliers de sa politique migratoire et sécuritaire en Afrique du Nord.
C’est précisément cette stratégie qui se retrouve aujourd’hui sous les projecteurs.
La vraie question dépasse Ceuta
Pedro Sánchez n’est donc pas seulement confronté à une crise migratoire. Il doit désormais défendre devant l’opinion publique espagnole une architecture diplomatique construite au fil des dernières années.
Son choix est clair : éviter l’affrontement avec Rabat et préserver un partenariat que Madrid considère comme stratégique.
Mais cette stratégie comporte un coût politique.
En refusant d’attribuer au Maroc une quelconque responsabilité sans disposer, selon lui, de preuves suffisantes, Sánchez adopte une posture qui peut être défendue au nom de la prudence diplomatique. Mais en persistant à présenter la coopération bilatérale sous un jour résolument positif alors que la crise de Ceuta soulève de nombreuses interrogations, il prend aussi le risque de donner à ses adversaires un angle d’attaque particulièrement efficace.
La comparution du chef du gouvernement devant le Parlement constituera ainsi un test politique majeur. Les députés ne chercheront pas seulement à savoir ce qui s’est passé à Ceuta le 30 juillet. Ils demanderont surtout à Sánchez de justifier une stratégie : pourquoi Madrid accepte-t-il de faire du Maroc un partenaire aussi central dans la gestion d’une frontière qui demeure, juridiquement et politiquement, espagnole ?
C’est là que se situe le véritable dilemme de Sánchez.
La relation avec Rabat peut être indispensable à l’Espagne. Elle ne peut toutefois devenir politiquement incontestable. À Ceuta, la question migratoire vient de rappeler une règle élémentaire de la géopolitique : un partenariat stratégique n’est solide que lorsqu’il peut être défendu à la fois à l’extérieur et devant sa propre opinion publique.
Pour Sánchez, c’est désormais ce second front qui paraît le plus difficile à maîtriser.