Anvers : Ridouane Chahid accuse le gouvernement de privilégier l’économie portuaire au détriment de la sécurité
Bouchaib El Bazi
Trafic de drogue — Le député socialiste réclame un renforcement massif des contrôles au port d’Anvers et met en cause la politique fédérale face à l’ampleur du trafic de cocaïne. Une accusation politiquement lourde, qui intervient alors que les autorités disposent de moyens supplémentaires mais restent confrontées à des réseaux criminels en constante adaptation.
Le ton est offensif, mais le sujet dépasse largement la polémique parlementaire. Alors qu’une commission mixte Justice-Intérieur doit examiner les moyens consacrés à la lutte contre le trafic de stupéfiants, le député socialiste Ridouane Chahid estime que la Belgique ne peut plus traiter la sécurité du port d’Anvers comme une question secondaire face à ses impératifs économiques.
À ses yeux, le problème réside moins dans l’absence totale de moyens que dans leur déploiement et dans les priorités politiques fixées par le gouvernement fédéral.
« Ces trois ministres sont complices », affirme-t-il, en visant les responsables politiques associés, selon lui, à la gestion de la sécurité et de la justice autour du port. Une formule volontairement provocatrice, qui relève de l’accusation politique et ne constitue évidemment pas l’établissement d’une quelconque complicité judiciaire.
Un port stratégique devenu un enjeu de sécurité nationale
Le port d’Anvers concentre une part considérable des flux commerciaux européens, mais il constitue également l’un des principaux points d’entrée de la cocaïne destinée au marché européen. En 2025, les douanes belges y ont saisi près de 55 tonnes de cocaïne, soit une hausse de 24 % par rapport à 2024.
Pour Ridouane Chahid, cette réalité impose de revoir en profondeur le système de contrôle des conteneurs. Lors d’une récente visite du port, le député dit avoir constaté des failles qu’il juge préoccupantes, notamment en matière d’accès aux quais et de contrôle des marchandises.
Son inquiétude porte également sur un risque plus large : celui de voir les organisations criminelles profiter de la puissance logistique du port tout en utilisant ses contraintes économiques comme argument contre un contrôle plus systématique.
« On ne peut pas faire primer l’activité économique sur la sécurité des citoyens », résume en substance le député.
Le dilemme entre contrôle et compétitivité
C’est précisément là que se situe le cœur du débat. Un contrôle accru des conteneurs ralentit nécessairement une partie des opérations portuaires et peut avoir un impact sur les coûts, la fluidité logistique et la compétitivité internationale d’Anvers.
Mais l’argument économique atteint ses limites lorsque les trafiquants parviennent à exploiter les mêmes infrastructures que celles qui font la prospérité du port.
Les chiffres disponibles montrent d’ailleurs que les réseaux criminels ne restent pas immobiles. Au premier semestre 2026, les douanes belges ont saisi 5,4 tonnes de cocaïne dans 28 opérations au port d’Anvers-Bruges, contre 16,7 tonnes lors de la même période en 2025. Les autorités soulignent parallèlement une diversification des méthodes et des itinéraires utilisés par les trafiquants.
La baisse des saisies ne signifie donc pas nécessairement une disparition du phénomène. Elle peut aussi refléter l’adaptation des organisations criminelles aux dispositifs de surveillance.
Des moyens supplémentaires, mais une bataille qui s’intensifie
Le gouvernement peut, de son côté, faire valoir les investissements réalisés dans la sécurité portuaire. La Police de la Navigation a procédé à plus de 200 arrestations liées à la drogue dans la zone portuaire en 2025, tandis que la Police judiciaire fédérale d’Anvers a ouvert 160 nouveaux dossiers liés au trafic international de cocaïne. La justice a également prononcé 242 condamnations dans des dossiers d’importation de drogue par le port.
La Belgique a par ailleurs renforcé l’utilisation de scanners mobiles et la coopération internationale.
Mais pour l’opposition socialiste, ces efforts restent insuffisants au regard de l’ampleur du phénomène.
Le débat ne porte donc plus uniquement sur le nombre de policiers, de douaniers ou de scanners. Il concerne la stratégie globale : jusqu’où faut-il renforcer les contrôles sans compromettre la fluidité d’un des principaux ports commerciaux d’Europe ?
Le trafic ne s’arrête pas aux quais d’Anvers
L’enjeu est d’autant plus important que la cocaïne qui arrive par le port alimente ensuite des réseaux criminels dans l’ensemble du pays. Les violences liées au narcotrafic se sont multipliées ces dernières années, notamment à Anvers et dans d’autres grandes villes belges.
Ridouane Chahid considère ainsi que la question portuaire ne peut être dissociée de celle de la sécurité dans les quartiers. Pour lui, chaque cargaison qui échappe aux contrôles constitue potentiellement le point de départ d’une chaîne criminelle qui dépasse largement les limites géographiques du port.
Cette lecture rejoint une réalité reconnue par les autorités : la lutte contre le trafic implique désormais la police, les douanes, la justice, les autorités portuaires et la coopération internationale. Les récentes extraditions de suspects recherchés en Belgique depuis les Émirats arabes unis illustrent également cette dimension internationale du phénomène.
Une accusation politique qui appelle des réponses
En qualifiant les trois ministres concernés de « complices », Ridouane Chahid choisit donc la confrontation politique. Mais derrière la formule choc se trouve une question beaucoup plus sérieuse : quel niveau de perturbation économique la Belgique est-elle prête à accepter pour renforcer durablement la sécurité de son principal hub portuaire ?
La réponse ne pourra pas se limiter à l’annonce de nouveaux effectifs ou à l’installation de quelques équipements supplémentaires.
Elle devra déterminer si la lutte contre le narcotrafic constitue une priorité absolue, y compris lorsque les contrôles supplémentaires peuvent ralentir l’activité économique, ou si la Belgique entend continuer à rechercher un équilibre entre impératifs commerciaux et exigences sécuritaires.
À Anvers, le débat ne porte plus seulement sur les tonnes de cocaïne saisies. Il porte désormais sur le modèle de sécurité d’un port dont la puissance économique est devenue, paradoxalement, l’une des principales vulnérabilités face au crime organisé.