Nationalité espagnole aux Sahraouis : Madrid ouvre un nouveau front avec Rabat
Bouchaib El Bazi
Le projet espagnol accordant la nationalité à certaines personnes nées dans l’ancien Sahara sous administration espagnole risque de raviver une question particulièrement sensible dans les relations entre Madrid et Rabat.
L’adoption par le Congrès espagnol d’une proposition visant à faciliter l’accès à la nationalité espagnole pour les personnes nées dans l’ancien Sahara espagnol avant le 29 septembre 1977 pourrait ouvrir une nouvelle séquence diplomatique entre Madrid et Rabat.
Présentée par ses promoteurs comme une mesure destinée à corriger une situation historique issue de la décolonisation, l’initiative revêt une portée politique qui dépasse largement la seule question de la nationalité. Elle intervient en effet dans un dossier — celui du Sahara — où toute référence à l’héritage de la présence espagnole demeure hautement sensible.
Le dispositif vise les personnes nées dans l’ancien territoire sous administration espagnole avant la date retenue comme repère de la fin du processus de décolonisation, ainsi que, sous certaines conditions, leurs enfants. Il pourrait ainsi créer une voie juridique spécifique vers la nationalité espagnole pour plusieurs générations liées à cette histoire coloniale.
Une initiative susceptible d’embarrasser Madrid
Pour Rabat, la question ne serait pas uniquement juridique. Elle pourrait surtout être interprétée comme une initiative politiquement difficilement compatible avec la nouvelle architecture des relations hispano-marocaines.
Depuis 2022, le gouvernement de Pedro Sánchez a adopté une position considérée comme stratégique par Rabat en soutenant le plan d’autonomie marocain comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour le règlement du conflit du Sahara.
Dans ce contexte, toute initiative espagnole donnant une reconnaissance juridique particulière à une population définie à partir de son origine sahraouie pourrait susciter des interrogations au Maroc sur la cohérence de la politique espagnole.
Rabat pourrait notamment chercher à savoir si cette réforme relève exclusivement d’une logique de réparation historique ou si elle risque, à terme, de produire des effets politiques sur la question du Sahara.
Rabat pourrait privilégier la fermeté diplomatique
Une réaction marocaine est donc susceptible d’être ferme sur le principe, mais soigneusement calibrée dans sa forme.
Le Maroc pourrait rappeler que la question du Sahara ne saurait être redéfinie à travers une législation nationale espagnole et que le cadre de règlement du différend relève du processus politique conduit sous l’égide des Nations unies.
L’enjeu sera également d’éviter qu’une controverse sur la nationalité ne déborde sur l’ensemble du partenariat stratégique entre les deux pays.
L’Espagne demeure en effet un partenaire majeur du Maroc, notamment dans les domaines économique, commercial, sécuritaire et migratoire. Les deux pays ont progressivement consolidé une coopération étroite après la crise diplomatique qui avait profondément détérioré leurs relations.
Le risque d’un précédent politique
Au-delà du nombre potentiel de bénéficiaires, c’est la portée symbolique du dispositif qui pourrait retenir l’attention de Rabat.
En consacrant une procédure particulière fondée sur la naissance dans l’ancien Sahara espagnol, Madrid reconnaîtrait juridiquement une situation historique spécifique. Même si cette reconnaissance ne constitue pas, en droit international, une modification du statut du territoire, elle pourrait être perçue politiquement comme une réactivation de la question de la décolonisation.
C’est précisément cette dimension qui pourrait inquiéter les autorités marocaines : la nationalité espagnole deviendrait alors non seulement un lien individuel entre un citoyen et un État, mais potentiellement un élément d’une nouvelle lecture historique et politique du dossier saharien.
Entre mémoire coloniale et realpolitik
L’Espagne se trouve ainsi face à un exercice d’équilibre délicat. D’un côté, le Parlement entend traiter une question héritée de son ancienne présence coloniale. De l’autre, Madrid doit préserver une relation stratégique avec Rabat fondée depuis plusieurs années sur une coopération étroite et sur une évolution significative de sa position concernant le Sahara.
Pour le Maroc, la priorité devrait être de préserver le cadre diplomatique établi depuis 2022 tout en empêchant que des initiatives parlementaires ou législatives espagnoles ne créent progressivement une lecture parallèle du dossier.
La réaction de Rabat pourrait donc être moins spectaculaire que juridique et diplomatique : demander des clarifications, rappeler ses constantes sur la question du Sahara et surtout observer la portée concrète du texte au cours de son parcours législatif.
Car derrière la question de la nationalité se profile un enjeu plus large : jusqu’où l’Espagne peut-elle revisiter son passé colonial sans fragiliser l’équilibre diplomatique qu’elle a patiemment reconstruit avec le Maroc ?