Droits des femmes, foi et égalité : le forum de Genève relance le débat sur les pratiques discriminatoires

Amina Benzaari

Réuni à Genève à l’initiative de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), en collaboration avec une organisation de défense des droits humains des Nations unies, le forum « Faith for Rights » a rassemblé une centaine de participants autour de la place des femmes dans les sociétés contemporaines, du poids des traditions et des rapports entre convictions religieuses et droits fondamentaux.

La question de l’égalité entre les femmes et les hommes ne se limite pas aux textes juridiques. Elle se heurte aussi aux pratiques sociales, aux interprétations religieuses et aux traditions qui continuent, dans plusieurs sociétés, de restreindre les libertés des femmes. C’est autour de ces tensions que se sont articulés les échanges du forum « Faith for Rights », organisé à Genève sous la coordination de Boumediene Benyahya.

Parmi les personnalités présentes figurait Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris. Sa participation a donné une dimension particulière aux discussions consacrées à la place des femmes musulmanes dans le débat public et à la nécessité de distinguer les principes religieux des usages culturels qui leur sont parfois associés.

Écouter les femmes musulmanes au-delà des discours

Au cours des échanges, Chems-Eddine Hafiz a notamment attiré l’attention sur un paradoxe : les femmes musulmanes sont fréquemment au centre des controverses politiques et médiatiques, sans toujours disposer de l’espace nécessaire pour exprimer elles-mêmes leurs expériences et leurs revendications.

Cette observation renvoie à une question essentielle : peut-on prétendre défendre les droits des femmes sans leur reconnaître une véritable capacité à prendre la parole, à participer aux décisions et à définir leurs propres priorités ?

Le recteur a également insisté sur la nécessité de distinguer les fondements de la foi des coutumes sociales présentées, parfois abusivement, comme des obligations religieuses. Cette distinction est déterminante dans les débats sur les inégalités, car certaines pratiques discriminatoires peuvent être justifiées au nom de la religion alors qu’elles relèvent aussi de constructions historiques et culturelles.

L’enjeu consiste dès lors à examiner ces pratiques à la lumière des principes de dignité, de justice et d’égalité, sans réduire les femmes musulmanes à une identité unique ni présumer de leurs convictions.

La polygamie au cœur des interrogations

La polygamie a également été évoquée au cours des discussions, notamment à travers les tensions qu’elle soulève entre certaines interprétations du droit religieux et les exigences contemporaines d’égalité entre les sexes.

Pour ses opposants, cette pratique soulève des questions fondamentales concernant la dignité des femmes, l’équilibre des relations conjugales et l’égalité des droits au sein de la famille. Les échanges ont ainsi mis en évidence la difficulté de concilier des références religieuses invoquées au nom de la tradition avec les principes d’égalité défendus par les instruments internationaux de protection des droits humains.

La question dépasse toutefois le seul cadre théologique. Elle engage également les États, les institutions religieuses et les organisations de la société civile, appelés à examiner les conséquences concrètes des pratiques concernées sur les droits et les libertés des femmes.

L’imamat féminin : une question qui demeure ouverte

Le débat sur l’accès des femmes aux fonctions de direction religieuse a constitué un autre point de discussion. Si les échanges ont permis d’aborder la place des femmes dans les institutions musulmanes, la position de Chems-Eddine Hafiz sur l’imamat féminin n’a pas semblé faire l’objet d’une prise de position explicite et définitive.

Cette réserve contraste avec les positions plus affirmées exprimées sur d’autres questions liées à la justice et à la dignité des femmes. Elle rappelle que les débats sur l’égalité ne suivent pas nécessairement le même rythme dans tous les domaines : certaines revendications recueillent un soutien relativement large, tandis que d’autres restent soumises à des interprétations théologiques divergentes.

Les discussions ont également fait référence aux différentes écoles de pensée musulmanes et à leurs conceptions des fonctions religieuses. La question demeure sensible, notamment lorsqu’il s’agit de déterminer dans quelles conditions les femmes peuvent accéder à des responsabilités traditionnellement exercées par des hommes.

De la déclaration de principes à l’engagement concret

Le forum a par ailleurs mis en avant la nécessité de traduire les déclarations en faveur des droits des femmes en engagements susceptibles de produire des effets concrets. Dans cette perspective, la signature annoncée par le recteur de la Grande Mosquée de Paris d’un engagement lié à l’initiative « Faith for Rights » a constitué l’un des éléments marquants de la rencontre.

La référence à la Charte de Paris et aux différents cadres de promotion de l’égalité a également nourri les échanges. L’objectif affiché est de favoriser une culture des droits humains dans laquelle les convictions religieuses ne servent pas de justification aux discriminations et où la dignité de chaque personne demeure le principe directeur.

La place des femmes dans l’enseignement religieux a, elle aussi, été abordée, soulignant l’importance de la formation, de la transmission des textes et de leur interprétation dans la construction des représentations sociales.

Reconnaître l’héritage des femmes dans la tradition musulmane

Les interventions ont enfin rappelé le rôle des femmes dans l’histoire intellectuelle et spirituelle du monde musulman. La figure de Rabia al-Adawiyya, mystique musulmane souvent citée pour son influence spirituelle, a notamment été évoquée dans les réflexions sur la contribution féminine à la pensée religieuse.

Cette référence permet de dépasser une approche exclusivement centrée sur les restrictions et les controverses. Elle invite à reconnaître que les femmes ont également contribué à la transmission du savoir, à la réflexion spirituelle et à l’évolution des sociétés musulmanes.

Au terme de cette rencontre, une centaine de participants ont ainsi pris part à des échanges consacrés aux rapports entre foi, égalité et droits fondamentaux. Si plusieurs interventions ont dénoncé les injustices subies par les femmes et défendu leur dignité, certaines questions, notamment celle de l’imamat féminin, restent ouvertes.

Le principal défi demeure celui du passage des principes à la pratique : faire de l’égalité un engagement effectif, y compris dans les espaces où les traditions, les normes sociales et les interprétations religieuses continuent de peser sur les droits des femmes.

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