Italie : l’expulsion d’un imam de Bologne ravive le débat sur le radicalisme religieux
Youssef Lefrej
L’Italie a franchi un nouveau cap dans sa politique de lutte contre le radicalisme religieux avec l’expulsion, en octobre 2024, de Zulfiqar Khan, imam pakistanais de 54 ans installé à Bologne depuis 1995. Après près de trois décennies passées dans le pays, son titre de séjour a été révoqué et les autorités italiennes ont ordonné son éloignement pour des motifs liés à la sécurité de l’État.
Le dossier repose notamment sur plusieurs prises de position publiques attribuées à l’imam au cours des mois précédant son expulsion. Les autorités italiennes ont évoqué un « fanatisme idéologique » croissant, une vision radicalisée du jihad ainsi que des propos considérés comme incompatibles avec les principes de l’ordre public italien. Des déclarations concernant le conflit israélo-palestinien et un soutien présumé au Hamas figuraient également parmi les éléments retenus dans la procédure.
L’affaire ne se limite toutefois pas à la question de l’expulsion d’un prédicateur. Elle pose celle, plus sensible, de la frontière entre liberté religieuse, liberté d’expression et impératifs de sécurité nationale. Dans une démocratie européenne, la liberté de culte protège l’exercice de la religion, mais elle ne constitue pas un blanc-seing pour des discours susceptibles d’être interprétés comme une incitation à la violence ou comme une remise en cause des principes fondamentaux de la société.
Le gouvernement de Giorgia Meloni assume depuis son arrivée au pouvoir une ligne particulièrement ferme sur les questions de sécurité, d’immigration et de radicalisation. Dans le cas de Zulfiqar Khan, c’est cependant le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi qui a signé le décret d’éloignement au nom de la sécurité de l’État. Le tribunal civil de Bologne a ensuite validé la mesure, tandis que la défense de l’imam a dénoncé une dérive vers un « État policier » et annoncé des recours.
Le parcours de Khan illustre également une réalité souvent occultée dans les débats européens : l’ancienneté de la résidence ne neutralise pas les obligations liées au statut d’étranger. Avoir vécu près de trente ans en Italie, y avoir fondé une famille et y avoir vu grandir ses enfants ne suffit pas, en droit, à empêcher une mesure d’éloignement lorsqu’un État estime qu’une personne représente une menace pour sa sécurité. Son fils a d’ailleurs témoigné publiquement après l’expulsion de son père, soulignant le coût humain et familial de la décision.
Au-delà du cas individuel, l’affaire de Bologne révèle surtout le durcissement du rapport entre les pouvoirs publics italiens et certains représentants religieux accusés de radicalisme. Elle rappelle aussi aux responsables des lieux de culte que la fonction d’imam, dans une société européenne, ne peut être dissociée du cadre juridique et démocratique dans lequel elle s’exerce.
La question demeure néanmoins délicate : jusqu’où un État peut-il aller pour prévenir une menace sans transformer la lutte contre l’extrémisme en restriction disproportionnée de la liberté d’expression ? C’est précisément sur cette ligne de crête que se joue désormais une partie du débat européen sur l’islam, la sécurité et l’intégration.