Bruxelles face à l’insécurité : une capitale qui ne peut plus détourner le regard
Bouchaib El Bazi
Fusillades, trafic de stupéfiants, vols avec violence : dans plusieurs quartiers bruxellois, le sentiment d’insécurité s’installe durablement. D’Anderlecht à Saint-Gilles, en passant par les abords de la gare du Nord, habitants, commerçants et visiteurs s’interrogent sur la capacité des pouvoirs publics à reprendre le contrôle de l’espace public.
Bruxelles donne aujourd’hui le sentiment d’une ville sous tension permanente. Sans prétendre la comparer mécaniquement à Marseille ou à Lille, souvent citées dans les débats français sur l’insécurité, la capitale belge est confrontée à une réalité qui ne peut plus être minimisée : dans certains quartiers, la violence liée au trafic de drogue et la criminalité de rue ont profondément modifié le rapport des habitants à l’espace public.
À Anderlecht, Saint-Gilles ou encore dans certains secteurs du centre de Bruxelles, la présence policière n’empêche pas toujours les phénomènes de persister. Le problème ne réside donc pas uniquement dans le nombre de policiers déployés, mais dans la capacité de l’État à produire un effet durable sur le terrain.
Une peur qui gagne du terrain
Le plus préoccupant est peut-être le changement de comportement des habitants. Sortir le soir, traverser certains quartiers ou emprunter certains axes devient, pour une partie de la population, une décision qui se prend désormais avec prudence.
Cette inquiétude dépasse d’ailleurs les limites de la Région bruxelloise. Des habitants d’autres villes belges hésitent à venir dans la capitale pour une sortie, une visite ou une soirée, par crainte d’être confrontés à une fusillade, à une agression ou à un environnement perçu comme devenu trop incertain.
Une capitale qui fait peur à une partie de ses propres citoyens est confrontée à un problème qui dépasse largement la statistique policière. La sécurité est aussi une question de confiance.
Dans le secteur de la gare du Nord et notamment aux abords de la rue d’Aerschot, notre rédaction est régulièrement confrontée, dans le cadre de son travail de terrain, à des scènes de vente présumée de stupéfiants, de vols et d’agressions. Ces observations ne sauraient remplacer les statistiques officielles ni une enquête judiciaire, mais elles témoignent d’un climat qui mérite une réponse à la hauteur du problème.
Quand les délinquants ne semblent plus craindre la sanction
L’une des questions les plus difficiles concerne l’efficacité de la réponse pénale. Lorsque des individus déjà connus des services de police continuent à agir malgré les contrôles, les arrestations et les procédures judiciaires, un sentiment d’impunité finit nécessairement par s’installer.
La prison, à elle seule, ne peut cependant constituer la réponse à l’ensemble du phénomène. Il faut agir sur toute la chaîne : identification des réseaux, poursuites judiciaires, confiscation des avoirs criminels, lutte contre le blanchiment, contrôle des frontières et des flux de stupéfiants, mais aussi prévention et accompagnement des jeunes exposés à la criminalité.
Pour les ressortissants étrangers condamnés pour des faits graves, la question d’un éloignement du territoire peut également se poser, dans le strict respect du droit belge, du droit européen et des décisions individuelles de justice. Une politique crédible ne peut ni fermer les yeux sur la dangerosité d’un individu ni transformer l’origine nationale en critère automatique de culpabilité.
D’où vient cette violence ?
La réponse ne peut pas être réduite à un seul responsable.
Il y a d’abord la famille et l’éducation. Lorsqu’un jeune grandit sans cadre, sans perspectives et avec une banalisation de la violence ou de l’argent facile, les réseaux criminels disposent d’un terrain favorable.
Mais renvoyer toute la responsabilité aux parents serait trop simple. Les politiques publiques doivent également être interrogées. L’exclusion sociale, le décrochage scolaire, le chômage de longue durée et l’absence de perspectives pour une partie de la jeunesse peuvent constituer des facteurs de vulnérabilité exploités par les réseaux.
À l’autre extrémité de la chaîne se trouve le trafic international de stupéfiants. Le port d’Anvers constitue depuis plusieurs années un point majeur de préoccupation pour les autorités belges et européennes. La question n’est donc plus seulement celle de la petite délinquance dans les rues de Bruxelles : il faut remonter jusqu’aux structures qui financent, organisent et alimentent les réseaux.
Bruxelles ne peut pas attendre une nouvelle escalade
Le risque serait de considérer chaque fusillade comme un épisode isolé. Or l’accumulation des faits donne une tout autre impression : celle d’un phénomène qui s’installe et qui cherche constamment de nouveaux territoires.
La réponse doit donc être à la fois sécuritaire, judiciaire et sociale. Il faut renforcer les enquêtes sur les réseaux, accélérer les procédures concernant les auteurs de violences graves, saisir systématiquement les profits criminels, sécuriser les zones particulièrement exposées et assurer une présence policière durable, plutôt que ponctuelle.
Il faut également rétablir une distinction essentielle : un quartier populaire n’est pas un quartier criminel, et ses habitants ne doivent jamais être les premières victimes de la criminalité qui s’y développe.
Bruxelles dispose encore des moyens de reprendre l’initiative. Mais le temps des réponses improvisées et des déclarations après chaque fusillade doit laisser place à une stratégie cohérente, évaluée et durable.
Car si la situation actuelle n’est peut-être que le début d’une crise plus profonde, attendre qu’elle atteigne un point de rupture serait une faute politique. La sécurité des habitants ne peut pas être une promesse pour demain : elle doit redevenir une réalité dès aujourd’hui.