Le Maroc politique : mêmes visages, mêmes promesses… qui changera quoi ?

Par Bouchaib El Bazi

À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, le paysage politique marocain donne parfois l’impression d’assister à la reprise d’une série dont le scénario serait déjà connu. Le décor change, les affiches sont renouvelées, quelques slogans sont modernisés, mais le casting, lui, semble étrangement familier.

À chaque échéance électorale, les partis sortent de leur sommeil, les candidats réapparaissent, les programmes sont dépoussiérés et le citoyen retrouve soudainement une place centrale dans les discours. Il devient, le temps d’une campagne, « l’acteur principal », « la voix du peuple », « le véritable décideur ». Puis les urnes ferment, les résultats tombent et, bien souvent, le citoyen retrouve sa place habituelle : celle de spectateur.

La question qui devrait pourtant dominer cette nouvelle échéance n’est pas seulement de savoir qui gagnera les élections, mais surtout : qu’est-ce qui changera réellement après le scrutin ?

Changer les élus ou changer le système ?

Une élection est censée permettre le renouvellement des représentants et, à travers eux, celui des idées et des politiques publiques. Or, une partie de l’opinion publique a parfois le sentiment que le renouvellement électoral ressemble davantage à une redistribution des sièges qu’à une véritable recomposition politique.

Les mêmes responsables reviennent. Les mêmes parlementaires sollicitent à nouveau les suffrages. Les mêmes dirigeants occupent les premiers rangs. Et, dans certaines circonscriptions, les réseaux familiaux et locaux continuent de peser lourdement dans la sélection des candidats.

Il ne s’agit évidemment pas de considérer comme illégitime la candidature d’un fils parce que son père a fait de la politique, ni celle d’une épouse parce que son conjoint exerce un mandat électif. La démocratie ne saurait instaurer un droit de succession politique inversé.

Mais une question demeure parfaitement légitime : la compétition politique est-elle réellement ouverte à tous dans les mêmes conditions ?

Car entre le droit théorique de se présenter et la capacité réelle à accéder à une investiture, disposer d’un réseau, financer une campagne et construire une implantation électorale, il existe parfois un monde.

Et c’est précisément dans cet espace que naît la suspicion.

Quand la politique ressemble à un arbre généalogique

Le phénomène mérite d’être observé sans caricature. Une famille peut parfaitement compter plusieurs personnalités engagées dans la vie publique sans que cela constitue, en soi, une anomalie.

Le problème apparaît lorsque la politique donne l’impression de fonctionner comme un patrimoine qui se transmet, non pas juridiquement, mais par les réseaux, les relations, la notoriété et l’implantation locale.

Dans ce cas, le citoyen pourrait presque être tenté de demander, avec une pointe d’ironie, s’il se trouve devant un parti politique ou devant un arbre généalogique dont chaque branche correspond à une circonscription.

La démocratie ne se résume pourtant pas à la légalité des candidatures. Elle suppose aussi une véritable égalité des chances politiques, une circulation des élites et la possibilité pour de nouvelles générations de s’imposer par leurs compétences plutôt que par leur nom, leur réseau ou leur proximité avec les structures établies.

La question n’est donc pas seulement : « Est-ce légal ? »

Elle est aussi : « Est-ce politiquement sain ? »

Le grand jeu des chaises musicales

Au gouvernement, le citoyen a lui aussi appris à observer une autre forme de renouvellement : le déplacement des responsabilités.

Un ministre change de portefeuille. Un responsable quitte une fonction pour en retrouver une autre. Un visage disparaît temporairement avant de réapparaître ailleurs.

Le mobilier institutionnel bouge, les fauteuils changent parfois de propriétaire, mais les visages restent étonnamment familiers.

La satire serait facile si le problème ne concernait pas des enjeux très sérieux.

Car le véritable indicateur d’une politique publique n’est pas le nombre de changements ministériels, mais le résultat obtenu.

Un citoyen qui attend un meilleur hôpital ne demande pas nécessairement une nouvelle architecture gouvernementale. Celui qui cherche un emploi ne se rassure pas devant un remaniement. Une famille confrontée au coût de la vie ne voit pas son pouvoir d’achat augmenter parce qu’un ministre a changé de portefeuille.

La politique publique se mesure à ses effets, pas à la rotation des responsables.

Le citoyen demande, le responsable explique

C’est peut-être là que réside l’une des grandes faiblesses du débat public : la disproportion entre la quantité d’explications produites et celle des problèmes réellement résolus.

Le citoyen demande un meilleur système de santé. On lui parle de réforme.

Il demande une école capable de préparer ses enfants à l’avenir. On lui présente une stratégie.

Il demande un emploi. On lui explique que la conjoncture économique est complexe.

Il s’inquiète de la hausse des prix. On évoque les marchés internationaux.

Il interroge les pouvoirs publics sur la corruption. On lui rappelle l’existence des institutions de contrôle.

Et lorsqu’il demande pourquoi, malgré toutes ces stratégies, ces réformes, ces commissions et ces programmes, les mêmes difficultés persistent, la réponse devient généralement beaucoup plus longue que la question.

La politique moderne aurait-elle découvert une discipline nouvelle : l’art de produire des réponses sans obligation de produire immédiatement des résultats ?

La démocratie ne s’arrête pas au soir des élections

Le véritable problème n’est peut-être pas l’élection elle-même, mais ce qui se passe entre deux élections.

Le citoyen ne demande pas cinq années supplémentaires de discours. Il demande des institutions qui fonctionnent entre deux campagnes électorales.

La démocratie ne se limite pas à déposer un bulletin dans une urne. Elle implique également la transparence, le contrôle, l’évaluation des politiques publiques et la reddition des comptes.

Un parlementaire élu doit pouvoir être interrogé sur son bilan. Un ministre doit pouvoir expliquer les résultats de son action. Les responsables publics doivent pouvoir justifier l’utilisation de l’argent public.

Et lorsqu’un projet coûte des millions de dirhams, une question élémentaire devrait toujours accompagner son inauguration : combien a-t-il coûté, qu’a-t-il produit et qui répond de son échec éventuel ?

Le problème n’est donc pas l’absence totale de mécanismes institutionnels. Le Maroc dispose d’institutions de contrôle et de dispositifs de lutte contre la corruption.

Le véritable enjeu est leur capacité à produire une responsabilité visible, régulière et compréhensible pour le citoyen.

Car une institution qui contrôle sans que le citoyen perçoive les effets du contrôle risque de devenir, dans l’imaginaire collectif, une institution de plus parmi tant d’autres.

Le Maroc n’a pas besoin de devenir la Suisse en une nuit

Le citoyen marocain ne demande pas nécessairement de transformer le pays en Suisse ou en Norvège en quelques mois.

Ses attentes sont souvent beaucoup plus simples.

Trouver un emploi digne. Accéder à des soins de qualité. Envoyer ses enfants dans une école performante. Pouvoir payer ses factures sans que chaque fin de mois ressemble à une épreuve d’endurance. Obtenir une administration qui le considère comme un citoyen et non comme un dossier supplémentaire.

Et surtout, voir les responsables assumer leurs erreurs.

Car la confiance publique ne repose pas uniquement sur la réussite. Elle repose aussi sur la capacité à reconnaître l’échec.

Un projet mal conçu peut être corrigé. Une politique inefficace peut être abandonnée. Un responsable qui échoue peut être remplacé.

Ce qui devient beaucoup plus problématique, c’est lorsque l’échec est systématiquement transformé en justification, puis en commission, puis en rapport, puis en nouvelle promesse.

Quand la richesse progresse plus vite que la confiance

Le débat économique pose une autre question.

Le Maroc connaît une transformation profonde de son économie et multiplie les investissements et les grands projets. Mais le développement ne se mesure pas uniquement à la taille des infrastructures ou au volume des investissements annoncés.

Il se mesure aussi à la manière dont les citoyens perçoivent leur propre situation.

La concentration des richesses n’est pas, en elle-même, un délit. La réussite économique n’est pas une faute.

Mais lorsque le citoyen a le sentiment que les relations, les réseaux et la proximité avec les centres de pouvoir offrent parfois davantage de possibilités que la compétence et le mérite, la question économique devient immédiatement une question de justice sociale.

Et lorsqu’un jeune diplômé découvre que son diplôme ne suffit pas, que son travail ne garantit plus nécessairement une progression sociale et que les réseaux semblent parfois compter davantage que les qualifications, il ne s’interroge plus seulement sur son avenir professionnel.

Il s’interroge sur le système.

Le problème n’est peut-être pas l’âge des visages, mais celui des idées

Il serait injuste de mettre tous les responsables politiques dans le même sac. Tous les parlementaires ne sont pas inefficaces. Toutes les familles présentes dans la vie publique ne recherchent pas un avantage personnel. Tous les responsables ne sont pas interchangeables.

Mais la question dépasse les individus.

Elle concerne la capacité du système politique à faire émerger de nouvelles générations, de nouvelles compétences et surtout de nouvelles idées.

Le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a vingt ou trente ans.

Une jeunesse connectée, confrontée à l’intelligence artificielle, à l’économie numérique, à la mondialisation et à de nouvelles formes de travail ne peut être durablement mobilisée avec les mêmes recettes politiques et les mêmes références.

Le renouvellement ne devrait donc pas être cosmétique.

Il ne suffit pas de remplacer un nom par un autre sur une affiche.

Il faut renouveler les méthodes, les pratiques, les mécanismes de sélection et surtout la relation entre l’élu et l’électeur.

Le vrai enjeu du scrutin de 2026

Les élections législatives de septembre 2026 pourraient constituer une nouvelle occasion de parler de renouvellement des élites, de confiance politique et de participation citoyenne.

Mais le renouvellement ne peut pas se limiter à quelques nouvelles têtes dans les listes électorales.

Il suppose une véritable ouverture de la compétition politique, la valorisation des compétences, une meilleure évaluation des élus, davantage de transparence dans la gestion publique et un lien beaucoup plus direct entre responsabilité et résultat.

Le citoyen, lui, n’est pas aussi amnésique que certains discours électoraux pourraient le laisser croire.

Il observe. Il compare. Il se souvient.

Il se souvient des promesses. Il se souvient des campagnes. Il se souvient des slogans. Et surtout, il compare ce qui lui avait été promis avec ce qu’il a effectivement obtenu.

C’est peut-être là que se joue la véritable bataille électorale.

Car le risque le plus sérieux pour une démocratie n’est pas forcément la colère du citoyen. Un citoyen en colère proteste, manifeste, interpelle et cherche encore à se faire entendre.

Le danger apparaît lorsque le citoyen cesse de croire que son vote peut modifier quelque chose.

À ce moment-là, la question n’est plus : « Pour qui vais-je voter ? »

Elle devient beaucoup plus embarrassante :

« Pourquoi voter ? »

Réélire le passé sous une nouvelle enseigne ?

À l’approche du scrutin, les partis promettront naturellement le changement. C’est presque une tradition électorale.

Mais le changement ne se décrète pas dans un programme de campagne. Il se mesure dans les résultats.

Le véritable renouvellement politique ne consiste donc pas uniquement à changer les visages, mais à modifier la manière de gouverner, de contrôler, de rendre des comptes et de considérer le citoyen.

Car le mandat électoral n’est ni une propriété privée, ni un héritage familial, ni une récompense.

C’est un contrat temporaire avec la société.

Le parlementaire n’est pas propriétaire de son siège. Le ministre n’est pas propriétaire de son portefeuille. L’élu local n’est pas propriétaire de sa commune.

Tous exercent, pour une durée déterminée, une responsabilité qui appartient d’abord aux citoyens.

Alors, à l’heure où le Maroc se prépare à une nouvelle échéance électorale, la question mérite d’être posée sans détour, et peut-être avec un peu d’ironie tant le scénario est familier :

le Maroc va-t-il élire un nouveau Parlement, ou simplement réélire le passé sous une nouvelle enseigne ?

La réponse ne se trouvera pas seulement dans les urnes.

Elle se trouvera surtout dans ce que les institutions feront du vote une fois les urnes refermées.

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