«Les Amis du Maroc» en Belgique : diplomatie parallèle ou réseau d’influence en quête de légitimité ?

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À Bruxelles, où la diplomatie officielle se trouve au croisement des lobbies, des centres de réflexion, des associations et des cercles politiques, l’association « Les Amis du Maroc » constitue l’une des structures qui suscitent le plus d’interrogations dans le paysage belgo-marocain.

Selon ses documents constitutifs, l’association a été créée afin de renforcer les relations entre la Belgique et le Maroc, d’organiser des conférences et des rencontres, et de développer des réseaux entre les acteurs des deux pays. Toutefois, la nature de sa présence publique, les sources de financement de ses activités et le degré de son autonomie à l’égard de l’ambassade du Maroc soulèvent plusieurs questions qui méritent des réponses précises et transparentes.


Le débat ne porte pas sur la légitimité du principe même d’une association destinée à promouvoir les relations belgo-marocaines. Un tel objectif est parfaitement légitime. La véritable question consiste plutôt à déterminer si cette association exerce une fonction civile indépendante ou si, en raison de ses liens récurrents avec la représentation diplomatique marocaine, elle tend à devenir un espace quasi institutionnel de diplomatie informelle.

Une association légalement constituée, mais des chiffres qui interrogent

Selon les données disponibles dans les registres commerciaux belges, « Les Amis du Maroc » a été constituée en décembre 2019 sous la forme d’une association sans but lucratif. Elle est enregistrée sous le numéro d’entreprise BE0738.949.067 et son siège actuel se situe avenue de Tervueren, à Woluwe-Saint-Pierre. Les registres mentionnent également plusieurs personnalités belges et belgo-marocaines au sein de sa direction, parmi lesquelles Francis Delpérée, Henri Frelinx, Pierre de Maret et Fatiha Saidi, entre autres.

Les documents publiés indiquent par ailleurs que les objectifs de l’association dépassent le simple cadre de l’organisation de rencontres sociales. Ils font état de la volonté de renforcer les relations belgo-marocaines, de favoriser les échanges politiques, économiques, sociaux et culturels, de développer des réseaux, d’organiser des conférences, des visites et divers événements, ainsi que de contribuer au débat sur les politiques et les réglementations relevant de son champ d’action.

Les comptes disponibles soulèvent toutefois une question légitime concernant la réalité de ses capacités financières. Les données publiées font apparaître un actif net d’environ 1 738 euros en 2025, contre 920 euros en 2024 et 178 euros en 2023, ainsi qu’un résultat net de 818 euros en 2025.

C’est à ce stade que commencent les interrogations, et non les accusations.

Comment évaluer le modèle économique d’une association qui organise des rencontres à caractère protocolaire et de haut niveau, alors que ses comptes publiés font apparaître des ressources financières particulièrement limitées ?

L’association assume-t-elle directement les frais liés aux salles, à l’accueil, aux invitations, à la logistique et à la communication ? Certaines de ces dépenses sont-elles prises en charge par d’autres acteurs ? Dans l’affirmative, qui sont-ils et quelle est la nature de leurs contributions, de leurs parrainages ou de leurs partenariats ?

Ces questions ne relèvent pas d’une démarche hostile. Elles correspondent aux exigences élémentaires de transparence applicables à toute association active dans un domaine sensible, à l’intersection de la société civile, de la diplomatie et de la politique.

Mohamed Amer : du soutien à la présence institutionnelle

Cette précision ne dispense toutefois pas d’examiner une autre question, plus importante encore : quelle était la nature concrète des relations entre l’association et l’ambassade du Maroc durant le mandat de l’ambassadeur Mohamed Amer ?

En mai 2025, le dîner annuel de l’association a été organisé au Cercle Royal Gaulois à l’initiative de l’ambassadeur Mohamed Amer, en partenariat avec le président de l’association de l’époque, Francis Delpérée. L’événement aurait réuni plus de 300 personnalités, parmi lesquelles des responsables politiques, des ministres, ainsi que des représentants des milieux diplomatique, économique et académique. Certaines sources marocaines ont présenté cette rencontre comme le résultat d’un partenariat entre l’ambassadeur et l’association.

En juin 2026, une coopération directe entre l’ambassade et l’association est également apparue dans le cadre de l’organisation du dîner annuel, qui aurait rassemblé près de 200 personnalités issues des milieux politique, diplomatique, économique, académique et associatif.

L’existence d’une relation étroite entre les deux parties ne relève donc ni du secret ni de la spéculation. La question essentielle porte plutôt sur les limites de cette relation.

À quel moment une coopération protocolaire légitime cesse-t-elle d’être compatible avec l’exigence d’une autonomie institutionnelle et financière claire pour une association qui se présente comme un acteur de la société civile ?

Lorsque la société civile devient trop proche de l’ambassade

La diplomatie contemporaine ne se limite plus aux réunions officielles. Dans de nombreux pays, les ambassades recourent légitimement aux instruments de la diplomatie publique : conférences, rencontres, échanges avec les universités, les centres de recherche, les associations et les responsables politiques.

La diplomatie publique ne doit toutefois pas être confondue avec la création, la gestion ou le financement d’une association locale.

Dans le cas belge, la question n’est donc pas de savoir si l’ambassade du Maroc est autorisée à entretenir des relations avec « Les Amis du Maroc ». La réponse est évidemment affirmative.

La question est plutôt la suivante : l’association est-elle en mesure de démontrer son indépendance à l’égard de l’ambassade sur les plans financier, organisationnel et décisionnel ?

La transparence constitue ici le principal critère d’évaluation.

Si l’association est effectivement indépendante, la publication régulière de comptes détaillés, précisant les sources de revenus, la nature des dépenses, les éventuels partenaires financiers et les responsables de la prise en charge des coûts liés aux événements, contribuerait à dissiper une grande partie des interrogations.

En revanche, si des contributions extérieures existent, il serait normal que les membres de l’association et l’opinion publique puissent en connaître la nature, en particulier lorsque les soutiens éventuels sont liés à un État étranger.

Le cas d’André Azoulay

Dans certains milieux marocains en Belgique, des informations circulent périodiquement au sujet d’un éventuel rôle financier ou organisationnel d’André Azoulay, conseiller du Roi, dans le soutien aux activités de l’association.


À ce jour, les sources consultables ne font toutefois apparaître aucun document financier fiable établissant qu’André Azoulay financerait l’association ou assurerait son financement par l’intermédiaire de l’ambassadeur Mohamed Amer.

Les éléments disponibles publiquement attestent plutôt de sa participation en tant qu’invité de premier plan à l’une des manifestations de l’association. Ils indiquent également que la rencontre de mai 2025 avait été organisée à l’initiative de l’ambassadeur Mohamed Amer, en partenariat avec le président de l’association, et qu’André Azoulay avait remercié l’ambassadeur pour cette initiative.

Cela n’empêche pas de poser une question légitime : pourquoi l’association ne publie-t-elle pas régulièrement, de manière claire et accessible, le détail du financement de ses activités et l’origine de ses ressources ?

La meilleure manière de dissiper une rumeur n’est pas de multiplier les démentis, mais de produire des documents vérifiables.

Sommes-nous face à une « ingérence » ?

La question d’une éventuelle ingérence dans les affaires intérieures belges est d’ordre juridique et politique. Elle ne peut être réduite à la seule présence d’un ambassadeur ou de membres du personnel diplomatique lors des activités d’une association.

La coopération entre une ambassade étrangère et une association locale ne constitue pas, en elle-même, la preuve d’une intervention illégitime. L’existence d’une éventuelle infraction devrait être appréciée au regard de plusieurs éléments : la nature des financements, l’identité des bénéficiaires, les actions menées par l’association et le degré d’influence exercé par une puissance étrangère sur des décisions ou des processus politiques et institutionnels en Belgique.

La question la plus rigoureuse n’est donc pas de savoir pourquoi les autorités toléreraient une prétendue « mascarade », mais plutôt la suivante :

Les autorités belges compétentes ont-elles examiné la nature des relations financières et organisationnelles entre l’association et d’éventuels acteurs étrangers ? Ces relations sont-elles conformes aux règles de transparence et d’indépendance applicables aux associations actives dans l’espace public ?

Le véritable test interviendra après le départ de l’ambassadeur

L’évolution future de l’association pourrait constituer un indicateur particulièrement révélateur.

Si « Les Amis du Maroc » est réellement une organisation civile indépendante, le changement d’ambassadeur ou la fin de son mandat ne devrait pas affecter de manière substantielle son existence ni ses activités.

En revanche, si son activité devait diminuer sensiblement après le départ de Mohamed Amer, il serait légitime de réexaminer la nature des relations qui l’unissaient à l’ambassade.

Les associations indépendantes reposent sur leurs membres, leurs ressources, leurs programmes, leurs structures et leurs réseaux civils. À l’inverse, les organisations qui dépendent excessivement d’une personne ou d’une institution voient souvent leur degré réel d’autonomie apparaître au moment où cette personne ou cette institution disparaît du paysage.

La communauté marocaine attend une réponse simple

La communauté marocaine de Belgique n’a pas nécessairement besoin de davantage de réceptions privées ou de photographies protocolaires. Elle souhaite surtout savoir quels résultats concrets ces réseaux produisent.

Combien de rencontres l’association a-t-elle organisées ?

Qui la finance ?

Qui prend en charge les coûts de ses événements ?

Quels résultats concrets ces rencontres ont-elles permis d’obtenir ?

Sur quelles questions ont-elles effectivement influencé le débat public belge ?

Quelle valeur ajoutée l’association apporte-t-elle par rapport à l’ambassade, aux institutions officielles, aux centres de recherche et aux autres organisations de la société civile ?

Ces questions sont légitimes dans toute démocratie.

Les relations d’amitié entre les États ne nécessitent pas des associations opaques. De même, l’efficacité diplomatique ne se mesure ni au nombre de convives réunis autour d’une table ni au nombre de photographies prises avec des ministres et des responsables politiques. Elle se mesure à la capacité de produire des connaissances, des partenariats et des résultats vérifiables.

« Les Amis du Maroc » se trouve ainsi face à une exigence relativement simple : démontrer, par des chiffres et des documents, son indépendance ; expliquer à l’opinion publique l’origine et la destination de ses ressources ; et préciser clairement sa contribution aux relations belgo-marocaines.

C’est à cette condition seulement que pourra être dépassée la question qui circule dans certains milieux de la communauté marocaine :

Sommes-nous en présence d’une association qui compte des amis au Maroc, ou d’amis de l’ambassade à la recherche d’une association ?

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