Mohamed Amer à Bruxelles : dix ans à l’ambassade, une communauté marocaine en quête de renouvellement

Hanane El Fatihi

Après près d’une décennie à la tête de la représentation diplomatique du Maroc en Belgique, l’ambassadeur Mohamed Amer fait l’objet de critiques croissantes au sein d’une partie de la communauté marocaine. Au-delà de la durée de son mandat, les interrogations portent sur le bilan de son action, les relations avec les associations et les critères qui président au maintien des responsables diplomatiques à leurs fonctions.

La longévité d’un diplomate à son poste n’est pas, en soi, un dysfonctionnement institutionnel. Elle devient néanmoins un sujet de débat lorsque les années passent sans qu’un bilan suffisamment lisible soit présenté à ceux que sa mission est censée servir. À Bruxelles, le maintien de Mohamed Amer à la tête de l’ambassade du Maroc, depuis 2016, conduit aujourd’hui une partie de la communauté marocaine à poser une question qui dépasse sa personne : quelle évaluation a été faite de ces années de représentation diplomatique ?

Dix ans constituent une période suffisamment longue pour mesurer les résultats d’une mission. Il ne s’agit pas simplement de dresser la liste des réceptions officielles, des cérémonies nationales ou des rencontres protocolaires, mais d’examiner les avancées concrètes dans les domaines économique, culturel, consulaire et social, ainsi que la qualité du dialogue entretenu avec les Marocains établis en Belgique.

La diplomatie ne se résume pas à la visibilité d’un ambassadeur dans les manifestations publiques. Elle se juge aussi à sa capacité à défendre les intérêts de ses ressortissants, à faciliter leurs démarches, à entretenir des relations institutionnelles solides et à maintenir un dialogue ouvert, y compris avec ceux qui expriment des désaccords.

Une décennie de présence, mais quel bilan pour la communauté ?

La Belgique occupe une place particulière dans l’histoire de l’immigration marocaine. Plusieurs générations de Marocains y ont construit leur vie, contribuant à son développement économique, social, culturel et politique. Cette réalité exige une représentation diplomatique capable de tenir compte de la diversité de cette communauté et de ses attentes, qui ne se limitent pas aux seules manifestations officielles.

Or, plusieurs voix issues du tissu associatif et de la communauté marocaine font état de difficultés persistantes : communication jugée insuffisante, accès parfois compliqué aux responsables, manque de concertation avec certains acteurs associatifs et sentiment d’une prise en considération inégale des différentes composantes de la diaspora.

Ces critiques méritent d’être examinées sur la base de faits précis. Elles soulèvent néanmoins une question institutionnelle essentielle : comment mobiliser les Marocains du monde autour des priorités nationales lorsque certains d’entre eux estiment que leurs propres institutions restent difficiles d’accès ?

La communauté ne peut être sollicitée uniquement lors des fêtes nationales, des cérémonies officielles ou des campagnes de mobilisation patriotique. Elle attend également des réponses à ses préoccupations quotidiennes, une administration accessible et une représentation qui reconnaisse la diversité de ses sensibilités.

Le maintien en fonction : qui évalue et sur quels critères ?

Au-delà du cas de Mohamed Amer, la durée de sa mission soulève la question des mécanismes d’évaluation des responsables diplomatiques marocains à l’étranger.

Quels indicateurs permettent de mesurer le travail d’une ambassade ? Existe-t-il des évaluations régulières portant sur la qualité des services, les relations avec les autorités du pays d’accueil, le développement des échanges économiques et culturels ou encore le dialogue avec les organisations représentatives de la communauté marocaine ?

Si ces mécanismes existent, leurs conclusions devraient pouvoir éclairer les décisions relatives au maintien ou au renouvellement des missions diplomatiques.

C’est également dans ce contexte que certains détracteurs de l’ambassadeur demandent des explications sur les raisons de sa longévité à Bruxelles. Ils souhaitent notamment connaître les critères ayant justifié la poursuite de sa mission et les instances chargées d’en apprécier les résultats.

La question de savoir quels responsables soutiennent son maintien peut être posée dans le cadre d’une demande de transparence institutionnelle. Elle ne saurait toutefois conduire à désigner, sans éléments vérifiables, des personnes ou des réseaux supposés intervenir dans les décisions administratives.

La responsabilité d’une nomination ou d’un renouvellement relève d’abord des autorités compétentes. C’est donc à elles qu’il appartient de rendre compte des critères appliqués.

Le dossier du recrutement : des interrogations qui appellent des vérifications

Un autre sujet est évoqué dans certains milieux marocains en Belgique : le recrutement d’une secrétaire au sein de l’ambassade. Des allégations font état d’un éventuel lien entre cette nomination et l’activité professionnelle de sa sœur au sein de la première chaîne de télévision marocaine, Al Aoula.

Il reste que, si des éléments concrets viennent étayer ces interrogations, les conditions de ce recrutement mériteraient un examen administratif indépendant. Il conviendrait notamment de connaître les qualifications exigées, les modalités de sélection, l’identité de l’autorité décisionnaire et le respect des règles applicables.

La transparence en matière de recrutement constitue une exigence élémentaire pour toute institution publique. Une ambassade, qui représente l’État à l’étranger, ne peut se soustraire aux principes de compétence, d’égalité de traitement et de responsabilité administrative.

Si des irrégularités étaient établies, les autorités devraient en tirer les conséquences conformément aux procédures légales. À l’inverse, si la procédure s’avérait régulière, les vérifications permettraient de mettre fin aux spéculations.

Une ambassade pour tous, sans distinction entre les sensibilités

Les critiques formulées à Bruxelles portent également sur les relations entre l’ambassade et les différentes composantes de la communauté marocaine.

Certains acteurs associatifs disent ressentir une différence de traitement dans l’accès aux responsables diplomatiques et dans la reconnaissance de leurs initiatives. D’autres évoquent une proximité institutionnelle qui semblerait davantage bénéficier à certains interlocuteurs qu’à d’autres.

Ces perceptions doivent être confrontées à des situations concrètes, mais elles ne peuvent être ignorées. Une représentation diplomatique a précisément vocation à dépasser les rivalités personnelles et les divergences associatives.

La communauté marocaine en Belgique est loin de former un ensemble homogène. Elle rassemble des générations différentes, des profils professionnels variés, des sensibilités multiples et des organisations qui ne partagent pas toujours les mêmes approches. Cette diversité devrait constituer un atout pour le Maroc.

Le rôle d’un ambassadeur consiste justement à maintenir une distance institutionnelle équitable avec l’ensemble de ces acteurs. L’accès à l’ambassade, la possibilité d’exposer une difficulté ou de participer à une rencontre officielle ne devraient jamais dépendre de la proximité personnelle avec le chef de mission.

Une ambassade ne peut durablement remplir sa fonction si une partie de ses ressortissants a le sentiment de ne pas être entendue.

Le départ de l’ambassadeur, une revendication qui gagne du terrain

Dans ce contexte, les critiques exprimées par certains membres de la communauté marocaine vont désormais au-delà d’une simple demande d’amélioration du fonctionnement de l’ambassade. Elles prennent, pour une partie des voix qui se font entendre à Bruxelles, la forme d’une revendication explicite : mettre fin à la mission de Mohamed Amer et procéder à la nomination d’un nouvel ambassadeur.

Cette demande relève du débat sur le renouvellement des responsabilités diplomatiques. Elle ne doit être confondue ni avec une remise en cause des relations entre le Maroc et la Belgique, ni avec une contestation de l’institution diplomatique elle-même.

Pour ses partisans, un changement à la tête de l’ambassade pourrait ouvrir une nouvelle étape dans les relations avec la diaspora, à condition qu’il s’accompagne d’une véritable évolution des méthodes de travail.

Car remplacer un ambassadeur sans revoir les pratiques administratives, les mécanismes de concertation et les modalités d’accès aux services reviendrait à changer le titulaire du poste sans répondre aux problèmes soulevés.

La communauté attend davantage qu’une succession de réceptions et de discours. Elle souhaite une représentation capable de dialoguer avec les associations, de valoriser les compétences marocaines, de traiter les difficultés consulaires et de présenter des objectifs concrets.

Le temps du bilan et de la responsabilité

Après près de dix années à Bruxelles, la mission de Mohamed Amer appelle donc une évaluation qui ne se limite ni aux impressions personnelles ni aux rivalités entre acteurs associatifs. Le ministère marocain des Affaires étrangères est directement concerné par cette question, au titre de sa responsabilité dans le suivi des représentations diplomatiques à l’étranger.

Une évaluation sérieuse devrait porter sur les résultats obtenus, la qualité des relations avec les autorités belges, le fonctionnement des services consulaires, la coopération économique et culturelle ainsi que la place accordée à la communauté marocaine dans les activités de l’ambassade.

Elle devrait également permettre de clarifier les interrogations relatives aux recrutements et aux relations avec les organisations associatives, dans le respect des règles de transparence et des droits des personnes concernées.

La question n’est finalement pas de savoir combien de temps un ambassadeur peut rester en fonction, mais ce que cette présence apporte concrètement à la mission qui lui a été confiée.

Une ambassade n’est pas une résidence diplomatique à durée indéterminée. Elle est une institution au service de l’État et de ses citoyens. Et si la fidélité au pays ne se mesure pas au nombre de cérémonies auxquelles on assiste, la qualité d’une représentation diplomatique se mesure, elle, à la confiance qu’elle parvient à construire avec ceux qu’elle représente.

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